Hortense - Jacques Expert acheter extrait

Déposition de M. Bernard Dupouy du 25 juin 2015. Extrait du procès-verbal.

Nous, Frédéric Soussin, lieutenant de police, officier de police judiciaire, en fonction à la Brigade criminelle de Paris 75001, constatons que se présente devant nous Bernard Dupouy, le 10 juillet 2016 à 14 h.

Je me nomme Bernard Dupouy. Je suis né le 28 mars 1930 à Lunéville (Moselle), commissaire de police à la retraite, habitant 186 rue Pasteur à Bordeaux (33200). J’ai été en charge pendant trois ans de l’enquête sur la disparition d’Hortense Delalande, née à Paris le 7 mai 1990 et enlevée au domicile de sa mère, 42 bis rue des Martyrs (75009 Paris) le mercredi 11 mars 1993. [...]

J’ai à l’époque recueilli le premier témoignage de Sophie Delalande à son domicile dans la nuit du 11 mars, quelques heures après l’enlèvement de sa fille. [...]

Mme Delalande était en état de choc, très éprouvée par la violence des événements survenus. Malgré son état, elle a refusé d’être conduite à l’hôpital tant que nous n’avions pas enregistré sa déposition et nous a rapporté un récit rationnel et précis des faits. Elle a désigné sans hésitation l’auteur des faits et nous a livré sans aucune confusion toutes les informations en sa possession à son sujet.

Elle était dans un état de grande faiblesse, présentait des plaies ouvertes au mollet et au pied, et apparemment d’un traumatisme à l’arrière du crâne nécessitant des soins rapides. Elle avait également besoin d’un soutien psychologique, mais s’est montrée parfaitement claire et catégorique.

Je me souviens qu’au moment d’être prise en charge par le Samu, elle a fondu en larmes. Elle m’a supplié de retrouver sa petite fille, elle ne cessait de répéter que cette enfant était sa seule raison de vivre. [...] Je lui ai assuré que ce ne serait qu’une question d’heures. Ma réponse a paru l’apaiser et elle s’est laissé emmener sans faire de difficultés. Je la revois très nettement sur le brancard qui descendait difficilement dans l’étroit escalier, serrant contre elle un ours en peluche brun clair. [...]

Il est vrai que l’affaire me paraissait alors facile à résoudre. Nous connaissions l’identité du coupable présumé, notre sentiment était que nous ne devions pas perdre plus de temps. Quelques heures s’étaient déjà écoulées depuis l’enlèvement, nous avons donc lancé immédiatement un avis de recherche à l’encontre du suspect. Nous étions face à l’habituelle urgence pour retrouver la trace du kidnappeur, tout le monde sait que les premières heures sont décisives pour la probabilité d’une issue positive dans ce genre d’affaires. [...] Nous avons procédé à une fouille minutieuse de l’appartement, sans découvrir d’éléments notables. La chambre de l’enfant était parfaitement rangée. Le lit était ouvert, les draps froissés, l’oreiller portait la marque de la tête de l’enfant qui y dormait quelques heures plus tôt, et nous y avons prélevé quelques cheveux blonds, de toute évidence ceux d’Hortense Delalande, dont Mme Delalande nous a donné de nombreuses photos. [...]

Une enquête de voisinage a été diligentée dans les heures qui ont suivi. [...] Tous les témoignages ont confirmé les déclarations de Sophie Delalande. Elle vivait seule avec sa fille, à qui elle portait un amour infini, voire exclusif, selon certains. [...]

Cette affaire est incroyable. Je n’arrive pas à réaliser ce que je viens d’apprendre. [...]

                          

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« SOPHIE »

Je n’aime pas les épais nuages noirs qui assombrissent Paris et qui déjà s’emparent de la colline de Montmartre. En quelques secondes à peine il fait presque nuit. Pourtant il est tôt, pas encore dix-neuf heures, et nous sommes passés à l’heure d’été dimanche dernier. Déjà, une lourde goutte de pluie se faufile sous le col de ma chemise de coton gris. Je devrais presser le pas pour échapper à l’orage qui menace. Mon petit logement, rue des Martyrs, où je vis depuis tant d’années, n’est plus très loin.

Comme chaque soir de la semaine, je suis sortie du métro à Anvers, et je descends à présent l’avenue Trudaine. Ensuite, je prendrai à gauche. Je m’arrêterai chez Tong pour acheter cinq nêms, mon dîner du soir, avec une des pommes granny dont je fais provision tous les samedis matin au Verger de Montmartre. J’arriverai à mon immeuble, au 42 bis. Je monterai jusqu’au troisième étage, en ignorant l’ascenseur. À mon âge, cinquante et un ans dans trois mois, je peux bien me contraindre à ce petit exercice. Et puis je déteste être enfermée dans le minuscule habitacle. Ils l’ont installé il y a quatre ans et je crois ne l’avoir utilisé qu’à deux ou trois reprises. J’ai toujours peur d’y rester bloquée.

Ma soirée sera semblable à celle d’hier, semblable à celle de demain. Je ne veux rien d’autre que cette monotonie quotidienne. Elle me convient. Les week-ends par contre sont douloureux. Ils s’éternisent, interminables, aussi je me force à marcher jusqu’à la place du Tertre dans l’après-midi, le samedi comme le dimanche, quelle que soit la saison, qu’il pleuve à verse ou qu’il règne un soleil de plomb. J’aime traîner au milieu des peintres qui me saluent amicalement. Depuis le temps (si longtemps...) que je viens ici, tous me reconnaissent, me font un signe de tête. Aucun ne me parle, ils me sourient et cela me suffit. Sans doute ne suis-je pour eux que cette étrange dame qui vient tous les week-ends se promener parmi les badauds. Peut-être leur fais-je un peu peur ?

Moi, je m’amuse du ballet des touristes, surtout ceux qui se font faire un portrait, ou pire, une caricature grotesque qu’ils payent une fortune. Puis je redescends par la rue Lepic et je prends le boulevard de Pigalle. Je reconnais chacun des rabatteurs qui tentent d’attirer dans son établissement les visiteurs naïfs ou les pauvres types en goguette. Je compte les vieilles putes qui semblent endurer l’ennui de leur sort encore plus que moi. Depuis le temps, à force de les entendre s’interpeller, j’ai retenu leurs prénoms. Pas sûr, en revanche, qu’elles aient jamais vraiment remarqué la femme sans âge qui passe chaque dimanche à leur hauteur.

Cette femme sans âge, c’est moi, transparente, anonyme. Voilà ce que je suis devenue. Rien. 
Même pas un fantôme. Un fantôme, on finit toujours par le voir. Moi je ne suis rien, depuis une éternité, et cela m’indiffère. Mieux, cela me convient tout à fait.
 Une fois de retour chez moi, vers dix-huit heures, je tire les rideaux, et j’attends, allongée sur mon canapé couvert de toile grise, l’heure du dîner. Le week-end c’est un plat surgelé, qui me fait les deux jours. Ensuite, je lis un peu, puis je vais au lit, à vingt-deux heures précises. Je n’ai même pas besoin de regarder ma montre. Cette vieille montre, qui me vient de ma mère décédée il y a dix-neuf ans. Je la lui avais enlevée en cachette de mes deux frères, je l’avais prise à son poignet avant qu’on ne referme le cercueil. Ils prétendaient qu’elle voulait être enterrée avec.

Mes frères ? Pierre, l’aîné, est mort dans son sommeil, d’une crise cardiaque. Sa veuve m’a raconté comment elle l’a découvert, encore chaud, à son réveil. Je ne suis pas allée à ses funérailles. Pourtant je l’aimais bien, celui-là, davantage que Philippe et Serge, mes cadets. Mais cela aurait été trop dur. Pas de voir son cadavre, non, ce que je ne voulais pas, c’était les revoir eux. Cette famille, mon père, mes deux frères, leurs femmes, et leur ribambelle de gamins bruyants.

Je ne voulais pas subir leurs questions. « Alors, qu’est-ce que tu deviens, depuis tout ce temps ? » Supporter leurs regards, sentir qu’ils pensaient à ma vie foutue. Je ne voulais pas supporter leur pitié.

Je n’en veux plus. Voilà pourquoi j’ai coupé les ponts avec eux depuis si longtemps.

J’ai des nouvelles de loin en loin. Les mariages, les naissances, leur parcours à chacun loin de Paris, dans des provinces où je ne vais jamais en dépit de leurs nombreuses invitations.

Ils m’ont pourtant beaucoup aidée à l’époque. Soutenue fidèlement, quand j’en avais tant besoin. Je ne peux rien leur reprocher. Mais je veux continuer à survivre loin d’eux. Continuer à n’être rien.

 

Les gouttes qui se resserrent m’obligent à m’arrêter sous un porche, le temps d’ouvrir mon petit parapluie noir.

Je marche plus vite, impatiente à présent de me mettre à l’abri chez moi.

Curieuse de regarder l’orage s’abattre sur la ville, je resterai penchée à ma fenêtre.

 

Je suis indifférente aux gens qui pressent le pas autour de moi et qui me frôlent. Quelqu’un me bouscule en me dépassant. Si énergiquement que mon parapluie m’échappe des mains. La personne se retourne. C’est une jeune femme blonde. Elle a l’air désolé. Je l’entends s’excuser en ramassant mon parapluie, que le vent emporte déjà.

Elle répète dans un sourire amical, si beau : « Excusez-moi, madame. Ça va ? »

Je reste muette, incapable de lui répondre. Interdite, immobile, je ne peux que la regarder fixement, tandis qu’elle s’approche de moi. Elle examine le parapluie avant de me le rendre : « Il n’est pas cassé », constate-t-elle.

Elle lève les yeux vers moi, un peu inquiète de mon silence : « Je ne vous ai pas fait mal, ça va ?

– Oui, oui. » C’est tout ce que je parviens enfin à articuler. 
« Bien, j’y vais alors ? » demande-t-elle.


Elle rajuste son imperméable et s’éloigne déjà.


Que lui dire ? Que je sais que c’est elle ? Que je l’ai reconnue ?

Que, sans aucun doute possible, elle, cette jeune femme, est ma fille. Celle qui m’a été enlevée il y a vingt-deux ans.

 

Elle avait deux ans et dix mois. Elle allait avoir trois ans.

 

Je suis toujours figée, comme tétanisée, tandis que sa chevelure blonde plaquée par la pluie disparaît à l’angle de l’avenue Trudaine.

Subitement, je réalise que je ne peux pas la laisser partir ainsi. Je ne peux pas la perdre à nouveau.

Je marche, je cours pour la rattraper. Il faut qu’elle sache !

Arrivée rue des Martyrs, je la cherche dans la foule désordonnée, pressée d’échapper à la pluie. Moi, la pluie, je m’en moque. Je l’aperçois enfin à l’angle de la rue de Navarin. Je me retiens de hurler. « Hortense ! »

 

 

Déposition de M. Serge Delalande, né le 8 février 1971, courtier en assurance à Vitré, 35506, le 27 juin 2015. Extrait du procès-verbal.

[...] Sophie est mon aînée de sept ans. J’ai le souvenir d’une grande sœur attentive qui aimait s’occuper de moi, j’étais le petit dernier. Elle était enjouée et gentille, en revanche, elle n’a jamais été très jolie, un peu grosse. Ça la complexait je crois, elle s’est beaucoup refermée au moment de son adolescence. Elle est devenue silencieuse, souvent agressive. Elle avait peu d’amies, elle subissait des moqueries à l’école et la maison était son refuge même si, à l’époque, elle se heurtait fréquemment avec notre mère. [...] La vie avec elle est devenue assez pénible et je dois dire que son départ de la maison, pour aller étudier à Rennes, a soulagé tout le monde. Après ça, elle est partie à Paris et nous ne la voyions plus que rarement. [...]

La naissance de sa fille l’avait transfigurée. Elle s’était à nouveau rapprochée de la famille. Elle était tellement fière d’être maman, on avait l’impression qu’elle n’en revenait pas elle-même de cette chance. Elle affirmait qu’elle se moquait que le père les ait abandonnées, elle et Hortense. Elle ne vivait que pour sa fille. De façon trop exclusive, sans doute, mais la voir si heureuse était une grande joie pour nous. On pourrait difficile- ment imaginer aimer plus un enfant. Elle la gâtait énormément, passait tout son temps avec elle. Vraiment, ma sœur ne vivait que pour Hortense.

C’était une petite ravissante, toujours souriante, très épanouie, j’insiste. Toute la famille l’adorait. Mes parents étaient gâteux devant leur petite fille, et je me souviens qu’ils bataillaient régulièrement avec Sophie pour obtenir de la garder de temps en temps. [...]

Quand elle l’a perdue, ça a été un choc terrible pour nous tous. Nous l’avons soutenue du mieux que nous pouvions. Mais elle s’est détachée de nous petit à petit. Comme si elle refusait notre aide, il m’est impossible d’expliquer pourquoi. Notre mère a longtemps essayé de l’aider et de la raisonner, mais en pure perte. Ça l’a désespérée, et mon père a toujours dit que l’éloignement de Sophie l’a tuée à petit feu. [...]

Quant à moi, il y a des années que je n’ai pas revu ma sœur, ni eu de ses nouvelles. [...]

      

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« SOPHIE »

Je venais de coucher Hortense. Ma fille allait avoir trois ans dans un peu moins de deux mois. J’étais impatiente, presque autant qu’elle. Ensemble, chaque soir nous comptions les jours. Plus que cinquante-sept !

Son anniversaire était une telle joie, et une si belle occasion de la couvrir de cadeaux que, depuis sa naissance, je le fêtais deux fois par an. Tous les six mois ! Je sais, ça peut sembler incongru ou exagéré, mais j’avais tant besoin de montrer mon amour à mon enfant chérie !

Comme de coutume, nous serions seules, toutes les deux, pour cette occasion.

Mais franchement, de qui aurions-nous pu avoir besoin pour être parfaitement heureuses et profiter au maximum de cette journée ?

De personne.

 

Cette fois encore, elle allait être gâtée. J’avais déjà acheté ses cadeaux : des albums illustrés, choisis à l’École des Loisirs, un adorable chemisier à fleurs multicolores, un serre-tête rose qui irait si bien avec ses cheveux blonds tout bouclés. C’était déjà une vraie petite coquette. Mais surtout, la veille, avant d’aller la chercher à la crèche, je lui avais acheté une nouvelle Barbie. La Barbie hawaïenne. La cinquième, qui viendrait rejoindre les autres, sagement alignées sur l’étagère au-dessus de son petit lit. Chaque soir, nous en choisissions une pour dormir avec elle et son ourson.

Je me souviens qu’au début, j’avais hésité à lui en acheter. En bonne fille d’enseignants, qui m’avaient transmis leurs convictions de gauche solidement ancrées, j’avais des scrupules à entraîner ma fillette dans ce merchandising. Mais j’avais fini par céder, moi qui lui avais si souvent répété qu’il y avait plein d’autres poupées que les Barbie, tentais de l’en détourner en lui montrant des jolis baigneurs, des jouets en bois, des puzzles que je trouvais plus adaptés à son âge. Mais elle avait déjà tant de caractère (elle n’avait pas beaucoup plus d’un an pourtant, mais elle gazouillait déjà, elle était si vive)... À voir pétiller ses yeux chaque fois qu’elle les regardait dans la vitrine des magasins de jouets, je n’avais pas eu le cœur de lui refuser ce plaisir. Quelle maman j’ai été : un jour, il m’est arrivé de lui en acheter deux d’un coup ! Pour le seul plaisir de la gâter...

Comme elle, j’aurais voulu avoir une de ces poupées mannequins si jolies quand j’étais petite. Mais mes parents étaient inflexibles. « Pas de ces merdes américaines », avait décrété mon père. Je n’avais jamais joué avec des Barbie, enfant, et je me suis bien rattrapée avec mon Hortense. Cela avait été un tel bonheur, la fois où elle avait découvert la Barbie Princesse posée sur son lit. Elle répétait « merci mama chérie » et « je t’aime, je t’aime, je t’aime», tandis qu’elle la sortait de sa boîte.

 

Deux mois avant, j’avais déjà tout planifié pour cette belle journée, et posé un jour de congé pour l’occasion! Je lui donnerais ses cadeaux à son réveil. Elle les ouvrirait un par un, en terminant par la Barbie. Ensuite, elle voudrait que l’on joue avec sa nouvelle poupée, et les vêtements et la voiture décapotable qui allaient. Nous irions déjeuner au McDonald’s sur le boulevard, puis nous reviendrions souffler ses trois bougies sur un beau gâteau meringué à la fraise. Après quoi ce serait l’heure de la sieste, et je lui lirai un de ses nouveaux livres pour l’endormir.

 

Il était environ 22 heures sur la grosse horloge de la cuisine. Je me souviens avoir vérifié sur le calendrier des Postes de la cuisine le nombre de jours qui nous séparaient de son anniversaire. Mon calcul était exact : cinquante-sept jours, et trois heures...

Pour notre malheur, les choses ne se sont pas déroulées comme je l’avais rêvé... Et la Barbie hawaïenne que j’avais achetée est restée dans sa boîte. Vingt-deux ans plus tard elle y est toujours. Je ne l’ai jamais ouverte.

 

Avant de reprendre mon livre (Illusions perdues, d’Honoré de Balzac, comment l’oublier ?), j’étais allée m’assurer qu’elle s’était bien endormie. Elle suçait la patte de son nounours. Ce soir, pour l’accompagner dans sa nuit, elle avait choisi sa Barbie cavalière. J’avais caressé ses beaux cheveux blonds, déposé un baiser sur sa joue et, avant de refermer doucement la porte de sa chambre, mon regard s’était arrêté, comme tous les soirs, sur le cadre au-dessus de son lit : une composition au point de croix, dessinant son beau prénom. Je l’avais brodée moi-même pour ses un an, cela m’avait pris près d’un mois.

L’esprit tranquille, j’étais plongée dans mon livre, quand j’ai entendu frapper un coup bref à la porte d’entrée. J’ai enfilé mes chaussons, rajusté ma robe de chambre et suis allée ouvrir.

 

Aujourd’hui encore je ne parviens pas à comprendre que j’ai pu commettre une telle erreur. Une erreur fatale. Pourquoi n’ai- je pas regardé par l’œilleton, pourquoi n’ai-je pas demandé qui était là, à cette heure tardive ?

Si j’avais eu cette simple prudence, rien ne serait arrivé. Jamais il ne serait entré. Je lui aurais hurlé de s’en aller, je l’aurais menacé d’appeler la police, et il n’aurait probablement pas insisté.

Mais j’ai ouvert, sans réfléchir, et les choses se sont passées si vite qu’il m’a été impossible de réagir.

Le palier était plongé dans le noir. Lorsque j’ai entrevu sa silhouette dans la pénombre, il était trop tard. J’ai voulu refermer la porte mais il m’a repoussée violemment. Le cadre qui trônait dans l’entrée, avec la photo d’Hortense, s’est fracassé au sol, en m’entaillant le pied. En luttant pour l’empêcher d’entrer, j’ai glissé et des morceaux de verre se sont plantés dans mon mollet et mon pied droits.

 

Lorsque, beaucoup plus tard, on m’a emmenée à l’hôpital, j’étais dans un état d’angoisse insoutenable. On m’a fait une piqûre, une dose de calmants je suppose. Je ne voulais pas de points de suture. Je voulais garder mes blessures ouvertes, à vif comme ma douleur, et comme une preuve de sa violence. Vingt-deux ans plus tard, j’en conserve encore les stigmates.

Avec le temps, j’ai fini par ne plus leur prêter attention. Mais je continue, machinalement, à promener mon index sur le petit renflement des chairs meurtries.

 

Il a forcé le passage en me bousculant avec une telle force que ma tête est allée heurter le mur. J’ai perdu connaissance et lorsque je suis revenue à moi, je ne sais combien de temps après, il me faisait face. Mais ce n’est pas lui que j’ai vu en premier : c’est ma petite fille endormie qu’il tenait contre sa poitrine. Elle tétait son nounours, les yeux clos, comme indifférente à ce qui était en train de se passer.

Moi, j’avais aussitôt compris ce qu’il s’apprêtait à faire.

J’ai voulu hurler, mais j’étais bâillonnée. J’ai voulu me lever, mais j’étais emprisonnée sur une chaise de la cuisine avec du gros ruban adhésif, qui m’empêchait de bouger.

Il me narguait, avec un sourire de satisfaction. Puis il a dit à voix basse, en caressant les boucles dorées d’Hortense : « Regarde-la. Nous allons disparaître et tu ne la reverras plus. Elle ne saura jamais que sa mère existe. Rassure-toi : je n’ai pas l’intention de mourir avec elle. Au contraire, nous allons vivre. C’est ma fille. Tu as voulu la garder pour toi seule, me rayer de sa vie. Désormais, c’est toi qui n’existeras plus pour elle. Là où nous allons, tu ne nous retrouveras jamais. »

 

Il est sorti, Hortense toujours endormie dans ses bras. Je me souviens encore du bruit léger de la porte qui se refermait derrière eux.

Aussitôt, j’ai rassemblé toute mon énergie et réussi à faire basculer la chaise à terre. Malgré la douleur du verre qui s’enfonçait dans mon pied et mon mollet, j’ai frappé de toutes mes forces sur le plancher. Chaque coup m’arrachait des larmes et des cris qui restaient prisonniers de mon bâillon. Enfin, après des minutes qui m’ont semblé une éternité, j’ai vu arriver les voisins de l’appartement en dessous. Ils m’ont délivrée et ont appelé la police.

J’ai regardé l’horloge. Une demi-heure avait déjà passé depuis qu’il avait forcé ma porte. Éperdue de douleur et d’inquiétude, je me suis évanouie à nouveau.

Aux policiers, j’ai dit qu’il s’appelait Sylvain Dufayet. Que cet homme avait enlevé ma fille.

 

Sylvain Dufayet. Le seul homme qui ait jamais compté dans ma vie. Je n’étais pas vierge quand je m’étais donnée à lui, mais j’en avais eu le sentiment.

J’étais follement amoureuse, pour la première fois de mon existence. Chaque fois que j’y repense, je n’en reviens toujours pas d’avoir été aussi sotte. Comment ai-je pu croire à toutes ses sornettes ?

 

Hortense

Jacques Expert

 Tu ne la reverras plus.

1993 : Sophie Delalande est folle d’amour pour sa fille Hortense, presque trois ans, qu’elle élève seule. Celle-ci lui permet d’oublier les rapports difficiles qu’elle entretient avec le père de cette dernière, Sylvain, un homme violent qui l’a abandonnée alors qu’elle était enceinte et à qui elle refuse le droit de visite. Un jour, pourtant, Sylvain fait irruption chez elle et lui enlève Hortense. « Regarde-la. Nous allons disparaître et tu ne la reverras plus. »

2015 : après des années de recherches vaines, Sophie ne s’est jamais remise de la disparition d’Hortense. Fonctionnaire au ministère de l’Éducation, elle mène une existence morne et très solitaire. Jusqu’au soir où une jeune femme blonde la bouscule dans la rue. Sophie en est sûre, c’est sa fille, c’est Hortense. Elle la suit, l’observe sans relâche. Sans rien lui dire de leur lien de parenté, elle sympathise avec la jeune femme, prénommée Emmanuelle, tente d’en savoir plus sur elle. La relation qui se noue alors va vite devenir l’objet de bien des mystères. Sophie ne serait-elle pas la proie d’un délire psychotique qui lui fait prendre cette inconnue pour sa fille ? Et la jeune femme est-elle aussi innocente qu'elle le paraît ? 

 

Avec ce nouveau roman, inspiré d’une histoire réelle, on retrouve le génie de Jacques Expert pour transformer les faits divers en romans captivants. Comme à son habitude, il ne se contente pas de faire preuve d’une extrême justesse psychologique mais multiplie les pistes, enchaîne les rebondissements jusqu’à un dénouement complètement imprévisible.

 

Après avoir été grand reporter, Jacques Expert est aujourd’hui directeur des programmes de RTL et auteur de la série Histoires criminelles sur France Info. Après Adieu (2012), Qui ? (2013) et Deux gouttes d’eau (2015), Hortense est son quatrième roman à paraître chez Sonatine Éditions.

ISBN papier : 978-2-35584-502-4 • ISBN numérique : 978-2-35584-510-9 • Format : 14 x 22• Nombre de pages : 336 • Prix public papier : 20 € • Prix public numérique : 13,99 € • Mise en vente : juin 2016 • Code Interforum papier : 617277 • Code Interforum numérique : 618381
  / Prix, dates de parution, éléments techniques, couvertures, photos et crédits non contractuels

La presse en parle

La fin vous foudroie sans crier gare. Au point de relire la dernière page plusieurs fois. Julie Malaure, Le Point.

 

Personne ne plonge avec autant d'acuité dans les histoires de disparition d'enfants, pour en faire de captivants romans. Qu'il place le lecteur dans la tête d'un kidnappeur ou d'une mère éplorée, le résultat est le même : on ne lâche pas le livre - et on cumule les dettes de sommeil. Vous avez dit serial-writer ? Clara Dupont-Monod, La Parisien Magazine. 

 

Plus envivrant que jamais. Livres Hebdo 

 

 

Jacques Expert est un manipulateur de grand talent. Un acrobate de l’émotion au style sobre et impeccable. Jamais d’outrance des sentiments, encore moins d’hystérie, la psychologie des personnages est un modèle de justesse. Entrecoupant son intrigue d’extraits de procès-verbaux de flics, de juges, de proches et de voisins, il oxygène cette histoire inspirée d’un fait reel et connecte, page après page, les fils d’une bombe à retardement. La deflagration finale est renversante. Le Figaro Magazine

 

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