SONATINE +
Le Condor - Stig Holmås acheter extrait

 

« Je te donnerais les martins-pêcheurs, lui ai-je dit. Je te donnerais les guêpiers et les pies bleues. Je te donnerais les geais des chênes, les loriots, les aigles et les pétrels tempête, oui, Monica, je te donnerais même le dernier condor.


– Je n’en veux pas, a-t-elle répondu. Je ne veux pas de tes aigles et de tes pétrels tempête. Et je ne veux pas du dernier condor.

– Même pas le condor ? Mais enfin, tu l’as vu, Monica. Tu ne te rappelles pas ce matin sur les dunes, près de Santa Barbara ? Tu ne te rappelles pas le condor ?

– Si, je me souviens très bien de ce matin. Mais ça ne change rien : je ne veux pas du condor. »

Les champs de haricots. J’y étais avant de naître. J’ai été bercé dans les champs de haricots où ma mère courait. Ils disent que je ne peux pas me le rappeler mais, tout au fond de la puanteur, le parfum des coquelicots m’a toujours suivi, il m’a toujours chatouillé les narines. Les champs de haricots sont remplis de coquelicots.

Je me trouve désormais dans les grandes villes, dans les ghettos d’Amérique et d’Europe. À Mexico, Bogotá, Rio, Berlin et Lisbonne. Je suis en Afrique, en Asie. À Tanger, au Caire. À Bangkok, Bombay, Calcutta et Karachi. Il m’arrive, dans des instants de douceur, de donner à manger aux pigeons sur les grandes places. Mais, la plupart du temps, je passe à côté des putes dans des ruelles écartées et décaties. Partout, des papiers gras qui traînent dans les caniveaux, partout, des coins de maison décorés à la pisse. Mais le parfum des coquelicots m’accompagne. Il est rouge et léger, comme les battements du cœur d’un condor qui plane dans le ciel.

« Allez, viens, me disent les putes. Viens, pour cette nuit, senhor ! Mister. Sir. Gringo. Massa. Viens et profites-en. Cinquante roupies, sahib. Soixante pesos, amigo. »

Je les vois, mais je ne souris jamais. Je ne fais pas attention aux papiers gras qui puent dans les caniveaux, je ne fais pas attention aux coins de maison pisseux, je ne fais pas attention aux culottes en soie noire et à leur odeur âcre de sexe. Je ne fais pas attention à l’instant et à ses possibilités de capitulation. Je me contente de traverser les villes, de les quitter en marchant lentement. Je suis le loup des villes. J’ai de la poix sous les pattes.

Il m’arrive de me reposer. Avec une caipirinha sous les palmiers à Copacabana, avec une caneca au Rossio, avec une tasse de darjeeling à Howrah Station. Ou avec une pipe dans les nuits d’opium de Chao Phraya. Oui, il m’arrive de me reposer, avant que l’inquiétude ne me pousse de nouveau le long des trottoirs, dans les rues poussiéreuses, sur les grandes places, dans les ruelles qui mènent aux lits dans des pensions et des taudis inconnus. Là, mon cœur bat un peu moins violemment, là, les coquelicots m’attrapent dans leurs rêves exquis. Il m’arrive même parfois de voir le condor. Ou l’homme de Manchester. Ou la tête du policier. Là, je me réveille au monde.

« Bonjour, sahib. Donne-moi une roupie. »

Je n’ai rien aujourd’hui, rien qu’une roupie et l’odeur des coquelicots.

« Une roupie ? C’est tout ce que j’ai, réponds-je. Il faut que j’achète un peu de dal, du riz et à boire. Non, je n’ai qu’une seule roupie. »

Il est aveugle, dur d’oreille et cul-de-jatte.

« Donne-moi cinquante paise alors, tu pourras t’acheter une tasse de thé vert et un bol de dal, et moi de l’eau et un peu de riz. Tu as eu un bol de dal hier, une tasse de thé et peut-être même un kobirai. Moi, je n’ai rien mangé depuis trois jours.

– Tu as la monnaie ? As-tu cinquante paise ? »

Il hoche sa tête infirme, défiguré par une guerre, une vengeance, une naissance dans la misère, une manipulation génétique ou par la colère des dieux.

« Oui, dit-il, j’ai une demi-roupie.


– Dans ce cas, tu peux t’acheter un bol de lentilles. »

Et mes pieds me transportent le long des façades de Kali, poussiéreuses de délabrement et de pauvreté.

« Une roupie, sahib ! crient les mendiants en pleurant. Une roupie, ou un bout de pain ! »

Indira habite les rues reculées et puantes de Calcutta. Je m’installe près de son moori, de son bol de riz et de poivrons verts que j’espère pouvoir partager. Elle a mille enfants et aucun sentiment, rien que ses yeux d’animal affamé dans les quartiers miséreux.

« Je ferai ce que tu veux, William sahib. Je te branle, je te fais une pipe, ou tu me baises simplement. Et pour tout ça, il te suffit de me donner de 1’argent pour acheter un peu de poisson ou de viande. Dis-moi ce que tu veux, William sahib.

– J’ai faim aujourd’hui. Je sais que tu as tes enfants, mais donne-moi rien qu’une bouchée de ton bol, rien qu’une bouchée de riz et de poivrons. »

Elle se lève en hurlant. Ses enfants baissent la tête.

«T’as pas de couilles ! Si t’avais des couilles, tu me donnerais un peu de poisson et de viande. Tu reviens après des années et tu crois que tu peux avoir tout ce que tu veux ! Tire-toi, petit Blanc de merde ! »

Pourquoi les nuits n’ont-elles plus de lèvres ? Pourquoi n’ai-je jamais de sommeil paisible ? Où donc les dieux ont-ils caché leurs langues ? J’aimerais telle- ment t’embrasser, Seigneur. Et tu ne me donnes que ces rêves de bols vides et de serpents.

Je me réveille sans jamais être reposé. Ne me reconnais-tu donc pas ? Ne te rappelles-tu pas les champs de haricots ? Les coquelicots ? Je souffle.

Et je m’en vais.

Les coquelicots abandonnent mes rêves. Je ne vois plus le condor, ni même la tête du policier. Ce sont les rires désespérés des hyènes qui remplissent mes nuits, avec la puanteur des antilopes mortes. Les neiges légendaires du Kilimandjaro sont jaunes d’urine. Je dors parmi les ossements d’éléphants, je mendie aux derniers Cafres.

« Donnez-moi du thé. Donnez-moi un bout de pain. »

Je me réveille sur les trottoirs, entouré de mendiants.

Au Caire, on m’a donné à manger. On m’a donné un boulot, un boulot simple – assorti de la peine de mort si j’étais pris. On m’a donné de quoi acheter un billet d’avion. Je suis assis sur un banc à Hooghly, à Calcutta. Un mur près du fleuve, puant, de la déesse de la maternité est dominé par un panneau publicitaire Johnnie Walker. Je pense au jour où John est venu me trouver, ce jour où j’ai admis la vacuité de la poésie.

J’étais rentré après bien des années. Un jour, j’étais assis à une fenêtre avec vue sur une cour minable de Londres, et j’ai lu l’interview avec Lyndale. J’ai donné deux coups de téléphone et j’ai songé à tout ce qui était arrivé et mes pensées se sont arrêtées sur Indira, à Calcutta. Je me suis dit que les mots de mes poésies exprimaient l’impuissance, qu’Indira, comme bien d’autres, n’avait pas besoin de mes métaphores. Indira avait besoin de roupies, de viande, d’œufs et de lait. Je me suis dit que mes métaphores méritaient la mort, que dans les quartiers pauvres nous manquions de papier toilette, de vitamines et d’enthousiasme.

Je me suis dit : « Je n’écrirai plus de poèmes de ce genre. Ils n’ont jamais aidé les mères-putes et leurs enfants aux lèvres gercées. »

Et puis, John est venu me trouver.

« William, nous savons que tu as eu une mauvaise passe. C’est le moment d’en sortir. Nous avons un boulot pour toi. Un boulot qu’il faut faire. Vite. Il n’y a qu’à conduire. »

Après ce coup de fil, j’ai su que tout était irrévocable. « Je ne suis plus ce que j’ai été.


– Tu te débrouilleras. Nous n’avons pas oublié le bon vieux temps, Will. On te file deux semaines dans un hôtel convenable où tu pourras te doucher et te reposer. On sait que tu n’as plus que la peau sur les os. Mais on n’a pas oublié et on veut te donner une nouvelle chance. Tu étais le meilleur, Will, et nous savons que tu feras l’affaire.

– Okay. Et la voiture, c’est quoi?

– Une Ford Sierra. Bleu foncé. Tu attendras devant la Barclays Bank de Belgrave Road, prêt à partir quand nous sortirons. Nous pensons qu’il n’y aura pas de problème et puis, tu n’auras même pas à entrer avec nous. »

La banque a explosé, j’étais trempé d’angoisse et de sueur. Je me rappelle la vieille dame à Kilburn, je me rappelle les cris dans l’escalier, la sonnette qui carillonnait, je me rappelle mon cœur qui battait à tout rompre dans Belgrave Road, à Londres. J’ai vu les cadavres voler. Les sirènes hurlaient, j’ai abattu un type en fonçant à la ferraille de Jimmy. Après, un guichet à Heathrow. J’ai atterri à Mexico, j’ai marché, marché, jusqu’à ce que je trouve de l’ombre sous un parasol. Le serveur avait de grandes dents pointues.

« Une Tequila Sunrise. »

J’ai bu jusqu’à ce que le soleil se couche. Et je suis reparti en ville.

Ibrahim fouette le dos de la femme. Cette nuit il va se masturber derrière les bambous. La foule crie :

« L’enfant est un fils de pute ! L’enfant est un fils de pute ! »

J’ai déjà vu ça, des tas et des tas de fois. Je continue mon chemin, je m’arrête chez l’armurier.

« Tu la vois? me demande le vieil homme.


– Oui. »


Il astique sa kalachnikov et sourit de toute sa dent.

 « Elle était pathane, ajoute-t-il. Ce sont des chiennes et des putes. »


Lui, il sait qu’il ira droit chez Allah.

Autrefois, j’ai eu quelque chose qui ressemblait à un chez-moi. C’était il y a longtemps. Peut-être trente-cinq, quarante ans. Je ne sais pas. Avant, ma mère courait dans les champs de haricots.

Je suis épuisé. En ce moment, je me trouve à Estremoz, à l’intérieur du Portugal. Il fait nuit, j’aperçois de la lumière à une fenêtre. J’ai une adresse mais je ne sais plus qui y habite. J’arrive à une porte, je frappe. Je ne crois pas que ce soit un bordel. Un moine ouvre. Il me regarde, hoche la tête et me fait signe d’entrer.

« Bienvenue, senhor. Sois le bienvenu, toi qui es seul. »

Je me retrouve dans une cellule silencieuse. J’écoute une chouette effraie et je lis des passages du livre jaune. Pourtant, l’inquiétude me déchire le cœur. Une, deux, trois semaines se passent. Les moines me donnent du vin, du thé et me parlent à voix basse. Ils me donnent de l’amitié, des soins et du pain. Ils viennent d’Allemagne, des Pays-Bas, mais ils sont meilleurs que quiconque.

« Je ne sais pas, dis-je, mais je crois qu’il vaut mieux que je parte. » Je me suis décidé à partir, une fois encore. Les moines m’accompagnent à la porte. Ils sont tristes et gentils. Je cherche des champs de haricots et des coquelicots mais un paysan que j’interroge me dit qu’il est trop tôt pour trouver des coquelicots.

Il ne fait plus nuit, je suis allongé sur un matelas. Peut-être est-ce Lisbonne. Je suis dans un taudis avec un trou dans le mur en carton. J’aperçois un homme par le trou. Il désigne le trou, ou le taudis, et crie :

« Est-il normal que les gens vivent ainsi ? Les pauvres doivent-ils toujours rester pauvres ? »

Il porte une chemise propre avec une cravate. Aurais-je un ami ? Je ne sais pas.

«Tu peux me faire confiance, disait John. Je suis ton ami. Tu le sais. »

Je ne crois pas qu’il dirait la même chose maintenant. Pas après l’explosion de la banque. Pas après que j’ai pris l’avion pour Mexico. Mais je ne pouvais pas attendre plus longtemps dans Belgrave Road. Pas avec les gens qui passaient à travers les baies vitrées. Pas avec le policier qui me dévisageait. Je l’ai abattu. Je n’avais pas le choix. Pas à ce moment-là. Maintenant, je ne sais plus. À cet instant, mon regard a changé, à cet instant, mes pas se sont peut-être faits plus lents. Je me redresse sur mon matelas. L’homme à la chemise blanche est parti. Les types qui portaient les affiches l’ont suivi. Je regarde autour de moi. Me suis-je endormi sur place ou m’a-t-on amené ici ? Je reconnais les odeurs. Oui, c’est bien Lisbonne. Je suis dans un taudis à Bairro da Serafina, à Bairro dos Hungaros, à Casal Ventoso ou peut-être à Benfica. Avec pour voisins des cabanes en tôle ondulée. Je sors jeter un coup d’œil. J’entends des voix, des voix en colère.

«Il a raison, dit un jeune Noir. Combien de temps allons-nous vivre comme ça ? »

Je suis au fond d’un bar, tout en bas d’Alfama. Les touristes sont partis vers Castelo de São Jorge et le coucher de soleil sur Lisbonne. Le bar est presque vide. Je suis seul avec le patron, mais il comprend le silence et ne m’ennuie pas. Il voit que je transpire, que les serpents envahissent mon regard. Peut-être se demande-t-il pourquoi, peut-être se demande-t-il si un homme qui boit quatre canecas en dix minutes peut trembler d’autre chose que de peur. J’en commande une cinquième, il me sert. Le patron est un homme sévère, il lave des verres. Une mouche est posée sur son front, une horloge accrochée au mur égrène un tic-tac caverneux. Le temps passe. Lentement, comme un aveugle.

***

 

 

inédit

Le Condor

Stig Holmås

Traduit du norvégien par Alain Gnaedig

Dans la lignée des œuvres de Robin Cook et de Jim Thompson, un polar mélancolique et sombre, poétique et haletant à la fois.

William Malcolm Openshaw, poète, intellectuel et amoureux des oiseaux, a eu plusieurs vies. Depuis des années, il erre aux quatre coins du globe, de Mexico à Tanger, en passant par Bogotá et Le Caire, ne fréquentant que les quartiers les plus pauvres. « Je me contente de traverser les villes, de les quitter en marchant lentement. » William est un homme hanté par de mystérieuses tragédies, par des secrets dont il ne parle pas. Au Portugal, à la suite d’une agression, il fait la connaissance de Henry Richardson, attaché à l’ambassade britannique de Lisbonne. Ce dernier semble en savoir beaucoup sur le passé de William, beaucoup trop même. Sur les disparitions, les morts violentes, les ombres et les trahisons qui ont jalonné son parcours. Richardson a peut-être même les réponses aux questions que se pose William sur sa vie d’avant, sur la tragédie qui a brisé son existence. Une véritable partie d’échecs à base de manipulations s’engage alors entre les deux hommes, dont l’issue ne peut être que tragique.

 

Stig Holmås, tout en nous proposant une intrigue d’une efficacité absolue, s’interroge sur la condition humaine avec une lucidité déchirante. La beauté et la puissance de l’écriture ne font qu’ajouter à l’éclat de cette perle noire, publiée en 1991, et considérée par beaucoup d’amateurs comme un chef-d’œuvre absolu du genre.

 

Stig Holmås est né en 1946 à Bergen. Publié précédemment en France dans la « Série noire », en 2001, Le Condor est son premier roman.

ISBN papier : 978-2-35584-489-8 • ISBN numérique : 978-2-35584-509-3 • Format : 13 x 18 • Nombre de pages : 224 • Prix public papier : 13 € • Prix public numérique : 9,99 € • Mise en vente : juin 2016 • Code Interforum papier : 612787 • Code Interforum numérique : 618382 / Prix, dates de parution, éléments techniques, couvertures, photos et crédits non contractuels

La presse en parle

 "Sombre et lumineux à la fois, Le Condor est un alcool fort qui se déguste lentement. Un polar existentialiste qui emballe et surprend avec son dosage impeccable." Alexandre Fillon, Lire. 

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