Le Pape, le Kid et l'Iroquois - Anonyme acheter extrait

« Le pape sera assassiné dans une semaine. »
Rodeo Rex fit claquer le cul de sa bouteille de Shitting Monkey, sa bière préférée, sur le comptoir du bar. « C’est ça, ouais, aboya-t-il. Arrête un peu de raconter des conneries ! T’espères quand même pas que je vais gober ça ? »
Il serra les poings pour éviter qu’ils ne partent malencontreusement dans le nez de la femme assise à côté de lui. S’il s’était agi de quelqu’un d’autre, ou si les circonstances avaient été différentes, il ne se serait pas gêné. « C’est qu’un ramassis de conneries », marmonna-t-il.
Rex était un Hells Angel. Plus précisément, il était le Hells Angel. Son identité chez les gangs de bikers tenait de la légende. Beaucoup de Hells Angels affirmaient l’avoir rencontré, certains affirmaient même avoir roulé à ses côtés, mais la plupart doutaient de son existence. C’était un biker doublé d’un chasseur de primes d’environ trente-cinq ans, pourvu d’une mauvaise humeur permanente. Et cette petite dame ne semblait pas savoir à qui elle essayait de faire avaler ses sornettes.
Le bar dans lequel il buvait était le PURGATOIRE, judicieusement situé dans une zone du désert connue sous le nom de Cimetière du Diable. À l’exception d’une station-service miteuse à quelques kilomètres de là, le Purgatoire était le seul endroit dans le Cimetière du Diable où l’on pouvait boire un coup.
La femme en question, celle que Rex soupçonnait de « raconter des conneries », était Annabel de Frugyn ou, comme elle préférait qu’on l’appelle, la Dame Mystique. Il était difficile d’avoir une idée précise de son âge mais, à vue de nez, Rex lui donnait bien soixante-dix ans. Les toiles d’araignées qui pendaient de ses cheveux gris et filasse ne jouaient pas en sa faveur, et ses vêtements n’arrangeaient pas vraiment les choses non plus. Elle portait un cardigan bleu démodé par-dessus une longue robe marron qui avait peut-être été, autrefois, d’une autre couleur.
Un peu comme Rex, la Dame Mystique avait également quelque chose de légendaire. La rumeur disait que ses cheveux étaient devenus gris lorsqu’elle était adolescente et qu’elle avait, à tout juste dix-sept ans, atteint le but ultime de sa vie en devenant une vieille diseuse de bonne aventure à l’hygiène plus que douteuse. Elle était célèbre pour sa capacité à prédire le futur, le seul problème étant que ses prédictions n’étaient jamais correctes à cent pour cent. Il y avait toujours un ou deux détails importants complètement faux. Ça faisait bien chier Rex, mais ce qui le faisait encore plus chier, c’était que les gens continuent à la prendre au sérieux.
« J’ai eu une vision de l’assassin du pape », croassa-t-elle.
Rex se tourna vers le barman.
« J’arrive pas à croire que tu m’aies fait venir ici pour écouter cette vieille cinglée débiter ses conneries au sujet de ses visions. Tu sais bien qu’on peut pas lui faire confiance ! C’est la pire diseuse de bonne aventure du monde.
– En fait, je suis médium, dit Annabel, sur la défensive.
– À vue de nez, j’aurais plutôt dit large », répliqua Rex.
Le barman tenta de calmer la situation. « Rex, si je pensais qu’elle racontait des conneries, je t’aurais pas impliqué là-dedans. »
Rex devait prendre en compte le fait qu’il était légèrement plus irritable qu’en temps normal. Il avait passé la matinée dans le désert sur sa Harley, et la chaleur lui était un peu montée à la tête. Il retira son stetson et le posa sur le comptoir. Ses épais cheveux châtains, qui lui arrivaient aux épaules, lui collaient au crâne, et des gouttes de sueur tombaient sur deux énormes biceps dignes d’un catcheur professionnel. Rex portait toujours une veste en jean sans manches, ces temps-ci, autant pour afficher ses muscles que pour être sûr que tout le monde voie le nom inscrit en lettres dorées dans son dos. Dead Hunter. Rex faisait partie d’une petite équipe de tueurs à gages, les Dead Hunters. Il en était fier, et voulait que tout le monde le sache.
« Et est-ce qu’elle sait qui va assassiner le pape ? demanda-t-il. Ce serait un bon début. »
Le barman, un grand black vêtu en toute occasion d’un costume rouge, fit glisser un journal sur le comptoir dans sa direction. « Elle pense que c’est ce type », dit-il en montrant du doigt une photo sur la première page.
Rex examina l’article. « L’IROQUOIS A ENCORE FRAPPÉ ». Sous le titre racoleur, une photo montrait un masque jaune en forme de crâne avec une crête rouge au sommet.
« L’Iroquois ? demanda Rex. C’est qui, ce mec ?
– C’est le démon qui va tuer le pape, répondit Annabel.
– Un démon ? Comment ça, un démon ? Tu sais ce que c’est qu’un démon, au moins ? »
La Dame Mystique resserra son cardigan en laine bleu autour d’elle comme pour se protéger du froid et se pencha vers lui pour continuer son histoire.
« Ce démon a tué des centaines de personnes dans une ville nommée B Movie Hell.
– B Movie Hell ? Elle est encore en train d’inventer des conneries ? s’exclama Rex d’un ton plaintif. Tu veux pas la renvoyer en bas, à sa place ? »
Sa plainte était adressée au barman, un homme que l’on appelait simplement L’Homme en rouge, même si Rex le connaissait mieux sous son surnom, Scratch.
Scratch fit un large sourire, mais se contenta de secouer gentiment la tête, comme pour dire : « Allez, sois sympa avec la vieille folle. » Le barman avait cette capacité plutôt rare de pouvoir dire mille mots simplement en hochant la tête ou en souriant. Il était facile de lire dans ses pensées, quand il le voulait. Rex but donc une nouvelle gorgée de Shitting Monkey et laissa la Dame Mystique continuer son histoire.
« J’ai eu une vision, dit-elle en agitant les bras autour d’elle, sans autre raison que la volonté de créer une sorte d’atmosphère ésotérique, ce qui eut pour effet d’agacer un peu plus Rex.
– Quelle vision ? demanda-t-il sèchement, dans l’espoir de la presser un peu.
– J’ai vu le pape se faire assassiner par un démon caché derrière un masque. Et j’ai vu le masque aussi clairement que je vous vois. C’était l’Iroquois. Et c’est à vous de l’en empêcher ! » hurla-t-elle.
Rex jeta un coup d’œil à Scratch.
« Pourquoi tu prends ça au sérieux ?
– Parce que je la crois.
– Hein ? Pourquoi ?
– Le pape a été admis dans une clinique privée la semaine dernière », répondit Scratch.
Il attrapa le journal et montra du doigt un article concernant le pape. Il confirmait que le saint homme avait été admis à la Clinique du Miracle Inutile, en Suisse, pour une opération vitale visant à le guérir d’un cancer de la peau.
« Et qu’est-ce que c’est censé me dire ? demanda Rex.
– J’ai appris que le pape avait secrètement quitté la clinique avant même que l’article soit publié, dit-il. Il est arrivé aux États-Unis hier soir. Si quelqu’un avait le projet de l’assassiner, le moment ne pourrait pas être mieux choisi. Il participe à un événement secret la semaine prochaine, où il paiera cinq millions de dollars au gouvernement américain pour un nouveau traitement contre le cancer. Il vient en secret, car si le monde apprend qu’il va dépenser cinq millions de dollars appartenant à l’Église catholique pour soigner son propre cancer, ça risque de mal passer.
– Comment tu sais tout ça ?
– J’ai beaucoup d’amis dans l’Église », répondit Scratch avec une lueur diabolique dans les yeux.
Rex inspira profondément tout en essayant de digérer l’information. « Et pourquoi tu voudrais sauver le pape ? » demanda-t-il.
Scratch sourit de toutes ses dents.
« Comme je disais, j’ai des amis dans l’Église. Le pape en fait partie.
– Tu es ami avec le pape ? !
– Disons qu’on se connaît depuis longtemps. »
Tout ça ressemblait fort à une farce, mais Rex décida de jouer le jeu.
« D’accord. Où est-ce que cet assassinat est censé avoir lieu ? Et quand ? demanda-t-il en revissant son stetson sur sa tête.
– Malheureusement, mes visions ne fonctionnent pas comme ça, dit Annabel. Je ne peux pas vous donner de lieu.
– Bien sûr que non, dit Rex, redoublant de sarcasme. Parce que vous vous tromperiez. C’est le genre de truc impossible à deviner, hein ?
– Elle peut te dire le moment exact, ceci dit, intervint Scratch.
– D’accord, alors allez-y. J’ai bien besoin de rire. »
Annabel posa une vieille montre en argent sur le bar et la fit glisser vers Rex. Il la prit dans ses mains et l’examina. Son écran digital affichait un compte à rebours.
« Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda Rex.
– Cette montre est réglée pour atteindre zéro au moment exact où le pape sera assassiné, répondit Annabel.
– Conneries. »
Scratch vint une nouvelle fois au secours d’Annabel.
« Ce qu’elle essaie de dire, c’est que d’après sa vision, le pape sera assassiné à exactement douze heures douze le vingt-quatre décembre. J’ai réglé cette montre sur un compte à rebours jusqu’à la seconde précise, mais si tu réussis à intercepter l’assassin avant qu’il ne tue le pape, la vision d’Annabel changera et le décompte s’arrêtera. C’est à ce moment-là que tu sauras que ta mission est un succès.
– T’es en train de me dire que cette montre est réglée sur sa vision du futur ?
– Pas exactement, dit Scratch. Annabel a une montre identique avec le même compte à rebours. Dès que sa vision changera et qu’elle verra que le pape est sauvé, elle l’arrêtera. La tienne stoppera alors automatiquement. Elle sonnera trois fois pour indiquer que la mission est un succès. Mais tant que tu ne l’as pas entendue biper, le pape est en danger. »
Rex serra les poings et inspira lentement pour garder son calme.
« Je suis même pas sûr qu’elle sache lire l’heure, alors prédire le futur ! marmonna-t-il entre ses dents.
– Je lui fais confiance, dit Scratch. Elle a vu les événements à venir. C’est à toi de changer les choses. Arrête l’Iroquois et le pape vivra, mais ce sera uniquement parce que Annabel nous a prévenus. Sans son avertissement et sans ton intervention, le pape mourra. »
Le soutien de Scratch avait visiblement revigoré la Dame Mystique, qui arborait un air incroyablement suffisant. « Vous voyez, dit-elle triomphalement. Vous pouvez sauver le pape. Grâce à moi et à ma vision, vous deviendrez un héros. Sauf si vous vous faites tuer, évidemment. »
Rex glissa la montre de pacotille autour de son poignet et descendit le reste de sa bouteille de bière. « Très bien, j’abandonne, dit-il. Mais s’il vous plaît, dites-moi que vous avez quelques pistes, parce que Noël est dans huit jours. Ça me laisse pas beaucoup de temps. Vous savez par où commencer cette chasse au dahu, n’est-ce pas ? »
Scratch hocha la tête.
« Vous partez tous les trois pour la Roumanie ce soir.
– Tous les trois ? Comment ça, tous les trois ?
– Tu vas faire ce boulot avec Elvis et le Bourbon Kid.
– Quoi ? Le Kid est un psychopathe ! Une gorgée de bourbon et il se met à tuer des innocents sans aucune raison ! – C’est pour ça que je l’aime bien. »
Malheureusement pour Rex, il n’était pas en mesure de discuter. Il avait conclu un pacte avec Scratch quelques années plus tôt. Scratch l’avait fait sortir du trou dans lequel il était condamné à pourrir pour l’éternité, et en échange, Rex avait accepté de bosser pour lui. Sa mission était de traquer ceux que Scratch appelait les resquilleurs, c’est-à-dire des personnes qui auraient dû se trouver en enfer mais qui, pour une raison ou pour une autre, avaient réussi à y échapper.
« Ne m’oblige pas à travailler encore avec le Kid, s’il te plaît, implora Rex. Chaque fois que je lui tourne le dos, j’ai l’impression qu’il va me mettre une balle dans le crâne. »
Scratch se pencha sous le comptoir et en sortit un verre à whisky et une bouteille de bourbon. « C’est drôle, parce que tu lui tournes le dos depuis que t’es arrivé, dit-il en remplissant le verre de bourbon. Et il n’a pas encore essayé de te tuer. »
Rex pivota sur son tabouret. Il fouilla la salle du regard à la recherche du Bourbon Kid, se demandant si Scratch était en train de plaisanter. Ses yeux finirent par se poser sur un coin sombre du bar. Il aperçut, assis dans l’ombre et tout de noir vêtu, un homme d’environ trente-cinq ans dont la grande capuche rabattue sur son crâne ne laissait voir qu’une barbe de plusieurs jours. Rex ne le connaissait que trop bien. C’était le Bourbon Kid. Il n’était pas aussi imposant que lui, mais il était beaucoup plus fort qu’il n’en avait l’air. Rex l’avait appris à ses dépens. Le gant noir à sa main droite lui rappelait à chaque instant le jour où le Kid avait broyé tous les os de sa main après que Rex l’eut vaincu au bras de fer.
Rex se retourna vers Scratch, qui avait placé une autre bouteille de Shitting Monkey sur le bar, à côté du verre de bourbon.
« Buvez donc un verre tous les deux en attendant qu’Elvis arrive, d’accord ? »
C’est alors que, à point nommé, la porte à double battant du bar s’ouvrit, laissant apparaître l’homme le plus cool de la planète. Celui que l’on appelait simplement Elvis était vêtu d’un costume bleu pâle dont la veste était presque entièrement déboutonnée. C’était le sosie d’Elvis Presley à trente-cinq ans. Mais cet Elvis était un assassin célèbre, que beaucoup de ses associés surnommaient le tueur à gages de l’enfer. Il poussait souvent la chansonnette, et plutôt bien, mais son vrai talent était la traque et le meurtre. Et comme Rex, il avait signé un contrat avec Scratch qui exigeait qu’il traque les resquilleurs.
« Hey, Rex, qu’est-ce que tu fous ici ? » demanda-t-il, repérant immédiatement l’imposant biker.
Rex but une gorgée de sa nouvelle bouteille de Shitting Monkey avant de répondre.
« Toi, moi et le Bourbon Kid, on a une mission. On doit buter un type, un certain Iroquois, pour l’empêcher de tuer le pape.
– Cool, dit Elvis. J’en suis. »
Scratch envoya une bouteille de Shitting Monkey au King. Il la rattrapa et but une gorgée avant de remarquer le Bourbon Kid dans l’obscurité. « Hey, le Kid, ça roule ? » dit-il en se dirigeant tranquillement dans sa direction.
Rex observa jalousement la scène, furieux de ne pas avoir repéré le Kid assis dans l’ombre aussi rapidement qu’Elvis. Scratch lui tapota l’épaule. « Rex, sois sympa et apporte son verre au Kid, tu veux bien ? »
Rex prit le verre de bourbon et s’apprêtait à aller les rejoindre, lorsque quelque chose lui traversa l’esprit. « Dis-moi, Scratch, ce type-là, l’Iroquois, il a une raison de vouloir tuer le pape ?
– Aucune idée, répondit Scratch. Mais je sais qu’il s’est retrouvé en hôpital psychiatrique pour avoir assassiné une nonne, donc il est possible qu’il ait un problème avec la religion.
– Il a tué une nonne, tu dis ? Je suis impatient d’attraper ce connard. »

Le Pape, le Kid et l'Iroquois

Anonyme

Vous aimez Grease, le pape et les psychopathes ? 

D’un côté, le Bourbon Kid, tenant du titre du tueur en série le plus impitoyable et le plus mystérieux que la terre n’ait jamais porté.

De l’autre, avec plus d’une centaine de victimes à son actif, l’Iroquois, blouson de cuir rouge, masque d’Halloween surmonté d’une crête, challenger et sérieux prétendant au titre.

Le combat s’annonce terrible.

Dans les coulisses : une organisation gouvernementale américaine top secrète spécialisée dans les opérations fantômes, une nonne, un sosie d’Elvis, quelques Hells Angels et une cible de choix pour nos psychopathes frénétiques : le pape, en voyage secret aux Etats-Unis.

Sur la musique de Grease, nous vous convions au spectacle littéraire le plus déjanté de la décennie.

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