Le Sang du monstre - Ali Land acheter extrait

Prologue

      N’avez-vous jamais rêvé d’un endroit situé très, très loin ? Moi oui.

      Un champ de coquelicots.


      Petits danseurs rouges, valsant dans la joie.


      Pointant leurs pétales vers un sentier qui mène à la côte. Net. Intact.

      
Dans mon dos, un océan couleur turquoise.Le ciel bleu.

      Rien. Personne.


      J’ai besoin d’entendre les mots «Je serai toujours là pour te protéger » ou « Ce n’est pas sa faute, ce n’était qu’une enfant ».

      Oui, voilà à quoi ressemblent mes rêves.


      Je ne sais pas ce qui va advenir de moi. J’ai peur. Je suis différente. On ne m’a pas laissé le choix.

      Mais je promets.


      Je promets de faire de mon mieux.

      Je promets d’essayer.

 

 

Huit. Puis quatre. La porte sur la droite.


La salle de jeux.

C’est comme ça que tu l’appelais.

Mais les jeux étaient cruels et le vainqueur était toujours le même. 

Quand ce n’était pas mon tour, tu me forçais à regarder.
Un petit trou dans le mur.

Ensuite tu me demandais.
Qu’est-ce que tu as vu, Annie?
Qu’est-ce que tu as vu?

 

 

1.

        J’espère que tu me pardonneras quand je te dirai que c’est moi.
      Moi qui t’ai dénoncée.
      L’inspecteur. Un homme bienveillant, avec un gros ventre rond. Au début, le doute. Ensuite, la salopette tachée que j’ai sortie de mon sac. Toute petite.
      L’ours en peluche constellé de sang sur le devant. J’aurais pu en apporter d’autres, tellement de choix. Elle n’a jamais su que je les conservais.
      Il s’est agité sur sa chaise, ça oui. Ils se sont redressés, lui et son ventre.
      Sa main – j’ai remarqué qu’elle tremblait alors qu’elle s’approchait du téléphone. Venez me voir immédiatement, il a dit. Il faut que vous entendiez ça. Le silence en attendant que son supérieur arrive. Supportable pour moi. Beaucoup moins pour lui. Cent questions qui devaient tambouriner dans sa tête. Est-ce qu’elle dit la vérité? Je ne peux pas y croire. Autant? Morts ? Impossible. 
     J’ai répété l’histoire. Encore. Et encore. La même histoire. D’autres visages qui m’observaient, d’autres oreilles qui m’écoutaient. Je leur ai tout raconté.
      Enfin.

      Presque tout.
      La caméra allumée, petit vrombissement doux qui seul venait perturber le silence de la pièce une fois que j’ai eu fini de parler.
      Un des policiers a dit, tu vas sûrement devoir témoigner. Tu le sais, n’est-ce pas? Tu es la seule à avoir vu ce qui s’est passé. Un autre a demandé, vous ne pensez pas que c’est risqué de la renvoyer chez elle, si ce qu’elle raconte est vrai ? Le commissaire a rétorqué, j’aurai une équipe sur pied d’ici quelques heures, puis il s’est tourné vers moi et m’a dit, il ne va rien t’arriver. Trop tard, j’aurais voulu lui répondre.
      Après ça, tout s’est passé très vite. C’était obligé, en même temps. Ils m’ont déposée à la grille du lycée dans une voiture banalisée, un peu avant que la cloche ne sonne la fin des cours. Juste à temps pour qu’elle me récupère. Elle m’attendrait avec ses exigences, plus pressantes depuis peu. Deux au cours des six derniers mois. Deux petits garçons. Disparus.
      Fais comme si de rien n’était, ils m’ont dit. Rentre à la maison. On viendra l’arrêter. Ce soir. Le lent cheminement de l’horloge au-dessus de ma commode. Tic. Tac. Tic. Et puis enfin. Ils sont venus. Au milieu de la nuit, l’effet de surprise de leur côté. Des pas presque imperceptibles sur le gravier. J’étais déjà descendue au rez-de-chaussée quand ils ont cassé la porte.
      Des cris. Un grand homme mince habillé en civil. Différent des autres. Des ordres lancés dans l’air vicié de notre salon. Toi, tu prends l’étage. Toi, par là. Toi et toi, la cave. Toi. Toi. Toi.
      Une nuée d’uniformes bleus éparpillés dans notre maison. Pistolets tenus en position de prière, mains jointes contre la poi- trine. Sur les visages, l’excitation de la perquisition, ainsi que la terreur de découvrir la vérité.
        Et puis toi.
      Traînée hors de ta chambre. Un pli de sommeil rouge le long de ta joue, les yeux embrumés par le passage brutal de l’état de sommeil à l’état d’arrestation. Tu n’as rien dit. Même quand ils t’ont plaqué le visage contre la moquette, leurs coudes et leurs genoux plantés dans ton dos, et qu’ils t’ont fait la lecture de tes droits. Ta robe de chambre remontait haut sur ta cuisse. Pas de sous-vêtements. L’humiliation suprême. Tu as tourné la tête sur le côté. Vers moi. Tes yeux n’ont jamais quitté les miens. Je n’ai eu aucun mal à lire en eux. Tu ne leur as rien dit, et pourtant, tu m’as tout dit.
      Je t'ai adressé un signe de tête. 
      Mais seulement quand personne ne regardait.  

 

2

 

      Nouveau nom. Nouvelle famille.
      Une.

      Toute.
      Nouvelle.
      Moi.

      Le père de ma famille d’accueil, Mike, est psychologue. Spécialiste des traumatismes; comme sa fille, Phoebe, même si elle les provoque alors que lui les soigne. Saskia, la mère. Je crois qu’elle essaie de me mettre à l’aise, mais je n’en suis pas sûre, elle ne te ressemble pas du tout, Maman. Maigre et idiote.
      Tu as de la chance, ils m’ont dit, pendant que j’attendais l’arrivée de Mike. Les Newmont sont une famille fantastique. Et une place au lycée pour filles Wetherbridge. Super. Super. super. C’est bon, j’ai compris. Je devrais m’estimer chanceuse, mais j’ai surtout peur. Peur de découvrir qui je suis. Ce que je suis.
      Et peur qu’eux aussi le découvrent.
      Ça fait maintenant une semaine que Mike est venu me cher- cher, vers la fin des vacances d’été. Mes cheveux bien coiffés, attachés avec un élastique. J’avais répété ce que je devais dire, je savais si je devais rester assise ou me lever. Et à chaque minute qui passait, quand ce n’était pas sa voix que j’entendais, mais celles des infirmières se racontant une blague, je me disais que lui et sa famille avaient fini par changer d’avis. Par revenir à la raison. Je suis restée clouée sur place, à attendre qu’on vienne me dire, désolé, tu vas devoir rester ici, finalement.
      Mais ensuite, il est arrivé. Il m’a souri, m’a serré la main. Tellement agréable de voir qu’il n’avait pas peur de moi. Pas peur que je le contamine. Je me souviens qu’il a fait une réflexion sur le peu d’affaires que j’avais, seulement une petite valise. À l’intérieur, quelques livres, quelques vêtements, et d’autres choses, cachées, des souvenirs de toi. De nous. Le reste, confisqué par la police pendant la perquisition. Ne t’en fais pas, il m’a dit, on ira faire du shopping. Saskia et Phoebe nous attendent à la maison, il a ajouté, on va dîner tous ensemble, pour te souhaiter officiellement la bienvenue.
      On a eu un entretien avec le directeur de l’unité psychologique du centre. Petit à petit, il a dit, il faut que tu prennes les jours comme ils viennent. J’aurais voulu lui répondre, ce ne sont pas les jours qui me font peur, mais les nuits.
      Sourires échangés. Poignées de mains. Mike a signé où il fal- lait, puis il s’est tourné vers moi et m’a demandé, tu es prête?
      Pas vraiment, non.

      Mais je suis quand même partie avec lui.

      Le trajet en voiture a été court, moins d’une heure. Chaque rue et chaque immeuble étaient nouveaux pour moi. Il faisait encore jour quand on est arrivés, une grande maison, avec des colonnes devant. Mike m’a demandé, ça va? J’ai fait oui de la tête, même si je ne me sentais pas très bien. J’ai attendu qu’il déverrouille la porte; j’ai senti ma gorge se serrer en consta- tant que ce n’était pas fermé à clé. On est entrés comme ça, ça aurait pu être n’importe qui. Il a appelé sa femme, que j’avais déjà rencontrée plusieurs fois. Saskia, il a dit, on est là. J’arrive, elle a répondu. Bonsoir Milly, et bienvenue. J’ai souri, ça me paraissait la chose à faire. Rosie, leur terrier, m’a elle aussi sou- haité la bienvenue en me sautant dessus, puis en éternuant de bonheur quand je me suis mise à lui gratter les oreilles. Mike a demandé, où est Phoebe ? Saskia a répondu, elle rentre, elle était chez Clondine. Parfait, il a dit, on dînera d’ici une demi-heure, du coup. Il a demandé à Saskia si elle voulait bien me montrer ma chambre, je me souviens qu’il lui a adressé un signe de tête, comme si elle avait besoin d’être encouragée.
      Je l’ai suivie dans l’escalier, en me forçant à ne pas compter les marches. Toute nouvelle maison. Toute nouvelle moi.
      Au deuxième, il n’y a que ta chambre et celle de Phoebe, m’ex- plique Saskia. Nous, on est en dessous. On t’a laissé la chambre du fond, tu verras, il y a une jolie vue sur le jardin depuis le balcon.
      Ce sont les tournesols que j’ai remarqués en premier. Jaune vif. Des sourires dans un vase. Je l’ai remerciée, lui ai dit que c’étaient mes fleurs préférées, elle avait l’air contente. Je te laisse explorer ton nouvel environnement, elle m’a dit. Tu verras, il y a des vêtements dans l’armoire. On t’en achètera d’autres, bien sûr. Elle m’a demandé si j’avais besoin de quoi que ce soit. J’ai répondu que non, et elle est partie.
      J’ai posé ma valise par terre, je me suis dirigée vers la porte donnant sur le balcon, et j’ai vérifié qu’elle était bien verrouillée. L’armoire sur la droite, énorme, vieille, en pin. Je ne l’ai pas ouverte, je ne voulais pas penser à m’habiller, à me déshabiller. En me retournant, j’ai remarqué qu’il y avait des tiroirs sous le lit. Je les ai tirés, j’ai passé ma main derrière et sur les côtés, il n’y avait rien. Dans un premier temps, ça ferait l’affaire. Une salle de bains privative, immense, un miroir recouvrant tout un mur. J’ai tourné le dos à mon reflet, puis j’ai vérifié que le loquet fonctionnait et qu’on ne pouvait pas ouvrir la porte depuis l’extérieur. Ensuite, je me suis assise sur le lit et j’ai essayé de ne pas penser à toi.
      Peu de temps après, j’ai entendu des pas dans l’escalier. J’ai essayé de garder mon calme, de me rappeler les exercices de respiration que m’avait montrés le psychologue, mais j’avais la tête qui tournait, et, quand elle est apparue dans l’encadrement de la porte, je me suis concentrée sur son front, parce que je craignais de croiser son regard. Le dîner est prêt. Sa voix ressem- blait à une espèce de ronronnement, crémeux, avec un soupçon de mépris, exactement comme la fois où je l’avais rencontrée, avec l’assistante sociale. Elle n’était jamais venue au centre, elle n’avait pas le droit de connaître la vérité, et on ne tenait pas à ce qu’elle se pose trop de questions. Je me souviens m’être sentie intimidée. Son apparence. Blonde, sûre d’elle, nonchalante, déçue de devoir accueillir une inconnue chez elle. Deux fois pendant l’entretien, elle avait demandé combien de temps j’étais censée rester. Deux fois, on l’avait fait taire.
      Papa m’a demandé de venir te chercher, elle m’a annoncé, les bras croisés devant sa poitrine. Sur la défensive. Au centre, j’avais vu des médecins expliquer à leurs patients comment contrôler leur langage corporel. J’avais regardé sans rien dire, et j’avais beaucoup appris. Ça s’est passé il y a plusieurs jours, mais je me souviens parfaitement de la dernière chose qu’elle m’a dite, avant de tourner les talons et de quitter le bureau de l’assistante sociale : Ah oui, j’oubliais, bienvenue chez les fous.
      J’ai suivi son odeur, rose et sucrée, jusqu’à la cuisine, en me demandant ce que ça ferait d’avoir une sœur. Et quel genre de relation nous aurions. Elle serait Meg, et moi je serais Jo, les deux filles du docteur March. À l’unité psychiatrique, ils m’ont dit que l’espoir était ma meilleure arme, celle qui me permettrait de m’en sortir.
      Bêtement, je les ai crus.
 

Le Sang du monstre

Ali Land

Traduit de l'anglais par Pierre Szczeciner

J’ai raconté l’histoire, encore. Et encore. Je leur ai tout raconté. Enfin. Presque tout.

Après avoir dénoncé sa mère, une tueuse en série, Annie, quinze ans, a été placée dans une famille d’accueil aisée, les Thomas-Blythe. Elle vit aujourd’hui sous le nom de Milly Barnes et a envie, plus que tout, de mener une existence normale et d’être quelqu’un de bien. Elle a néanmoins beaucoup de difficultés à communiquer avec les ados de son âge et préfère les enfants plus jeunes, plus particulièrement une petite fille vulnérable du voisinage. Sous son nouveau toit, elle est la proie des brimades de Phoebe, la fille des Thomas-Blythe, qui ignore tout de sa véritable identité. À l’ouverture du procès de la mère de Milly, qui fait déjà la une de tous les médias, la tension monte d’un cran pour la jeune fille dont le comportement va bientôt se faire de plus en plus inquiétant.

 

Le Sang du monstre est un thriller obsédant : la voix de Milly se fait hypnotique, dérangeante, addictive. Elle est, dans tous les cas, suffisamment singulière pour tenir le lecteur en haleine constamment, et soulever des interrogations aussi terribles que passionnantes. Un enfant peut-il surmonter des événements traumatiques ? Qu’est-ce qui construit vraiment notre identité ? Et à quel moment notre personnalité peut-elle basculer du bien vers le mal ? Un premier roman et un coup de maître qu’on ne peut décemment pas refermer avant le point final.

 

Ali Land s’est toujours intéressée à la santé mentale des adolescents et a choisi ce thème pour son premier roman. Le Sang du monstre s’apprête à connaître un succès retentissant à travers le monde entier, où ses droits ont été largement disputés.

ISBN papier : 978-2-35584-516-1 • ISBN numérique : 978-2-35584-519-2 • Format : 14 x 22 • Nombre de pages : 288 • Prix public papier : 17 € • Prix public numérique : 12,99 € • Mise en vente : septembre 2016 • Code Interforum papier : 620120 • Code Interforum numérique : 620122
  / Prix, dates de parution, éléments techniques, couvertures, photos et crédits non contractuels

La presse en parle

Avec cette jeune fille mi-ange, mi-démon, l'Anglaise Ali Land dissèque subtilement les mystères de l'adolescence, entre douceur et cruauté. Captivant. (Paris Match.) 

Ali Land sait jouer avec le feu et surtout avec nos nerfs en toute subtilité. C'est monstrueux, mais on aime ça ! (Version Femina)

Ce premier roman donnera un coup de chaud à tous les amateurs de litté- rature noire. Bien noire, même. Dès le début du roman, Ali Land accroche le lecteur pour ne le relâcher qu’à la toute fin du livre. Un thriller psychologique à découvrir avant la fin de l’année. (Horizons)

 

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