Un coeur sombre - R. J. Ellory acheter extrait

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 Bad America Si Vincent Madigan ne tua pas le type, c’est parce qu’il ressemblait à Tom Waits. OK, il était polonais et s’appelait Bernie Tomczak, mais il ressemblait tout de même à Tom Waits. Comme si Tom Waits s’était tapé une fille de l’Est et que ça avait donné ce connard. Non seulement ça, mais Bernie ne gueulait pas, il ne chialait pas, il n’implorait pas qu’on lui laisse la vie sauve. Rien du mélo habituel. Il n’essayait pas non plus d’être un héros. Il se contentait d’encaisser les coups. Et après l’avoir frappé dix, vingt, cinquante fois, Madigan éprouva malgré lui un respect inattendu. Mais ça lui allait. Il pouvait accepter ça. Et en dépit du sang, des grognements, du bruit des dents qui se cassaient et de tout le reste, Madigan se demandait si Bernie n’était pas le type le plus coriace qu’il ait jamais... jamais quoi? Madigan frappa Bernie une fois de plus, et toutes les pensées qu’il avait pu avoir disparurent. C’était ce qui arrivait toujours quand il mélangeait mauvaise coke et Jack Daniel’s. Madigan recula alors et sentit quelque chose monter en lui. Sa poitrine était comme du verre, aussi fine qu’une ampoule, et il songea que si quelqu’un le frappait en retour, il volerait en éclats comme... comme... comme quelque chose qui vole en éclats. La sensation dans sa poitrine se transforma en nausée, il commença à avoir des haut-le-cœur, et Bernie s’effondra alors avec un sourire sur le visage, car il venait de prendre conscience que Madigan n’avait ni la volonté ni la force de le frapper de nouveau. « Bon Dieu, Vincent, dit Bernie à travers ses dents brisées et ensanglantées. – Ferme ta gueule ! répliqua Madigan. Paie à Sandià le fric que tu lui dois ou je reviens et je te tue. » Bernie Tomczak tenta de sourire. Ça ne fonctionna pas comme prévu et il eut l’air encore plus mal en point. «Vincent, sérieusement... Je le paierai quand j’aurai l’argent. Mais quel que soit le temps que ça prendra, tu me tueras pas. Parce que si tu me tues, personne n’aura rien... – Va te faire foutre», répondit Madigan. Quelques minutes plus tard, Madigan reprit ses esprits, s’éloigna dans l’allée et regagna sa voiture. Puis il démarra, son- geant que si un flic en moto l’arrêtait parce qu’il zigzaguait sur la route, il serait obligé de lui coller une balle dans la tête, et là, ce serait une autre histoire. Des voitures filaient de tous les côtés, et il pensa alors à sa femme. La seconde. Il se rappela la dernière fois qu’il l’avait vue. Debout dans l’entrebâillement de la porte avec cette expression sur le visage. Elle avait ce regard, ce regard qui avait dit à Madigan qu’elle n’était pas seule. Il s’était demandé qui était dans l’appartement, comment il s’appelait, et surtout il s’était demandé à quoi il ressemblait. Et elle avait dit : Salut, Madigan... Elle avait un ton insolent et esquissait un demi- sourire, comme si elle savait qu’elle se comportait comme une salope et qu’elle adorait ça. Salut, Madigan, comment ça va? Il se rappela que quand il l’avait rencontrée elle faisait tout son possible pour être quelqu’un, n’importe qui, et que cette naïveté et cette innocence avaient été terriblement attirantes. Et main- tenant elle avait la moitié de son fric et la moitié de ses couilles et la moitié de tout le reste. Il repensa alors à l’autre, la femme d’avant. C’était elle qui avait l’autre moitié, mais ça, c’était également une autre histoire. Et Madigan? Il n’avait rien. C’était comme s’il avait commencé avec rien, et qu’il en était toujours à peu près au même stade. Tout ça à cause d’elle. À cause d’elles deux. Et des autres. Toutes les mêmes. Et, bordel, il se sentait vraiment trop con. Après avoir parcouru un block et demi dans la Bowery, Madigan n’arriva plus à voir la route. Il se gara, descendit de voiture et tenta de se tenir droit, mais en vain. Il alla s’étendre sur la banquette arrière, mais il avait l’impression que le plafond descendait sur lui pour le broyer. Du coup, il se redressa, et c’est alors qu’il sentit qu’il allait être de nouveau malade. Il sortit et s’appuya à un réverbère, puis il vomit bruyamment dans le caniveau. Une femme le regarda comme si c’était un clodo. Il lui lança : « Allez vous faire foutre, madame », et lui coupa le sifflet. Elle s’éloigna vivement sans se retourner. Il leva les yeux, vit la façade du Rodeo Bar, et il se souvint de cet endroit. À l’intérieur, il y avait un comptoir fabriqué à partir d’un bus. Il y avait vu une chanteuse quelque temps auparavant. Sexy. Avec une voix de fumeuse comme Billie Holiday. Ingrid quelque chose. Un nom aux sonorités italiennes. Ingrid Lucia. C’était ça. Bon Dieu, il était où maintenant ? À Murray Hill ? Au bout de quelque temps il se sentit mieux et s’estima en état de rouler en ligne droite. Il remonta en voiture, s’éloigna du trottoir et roula un bon moment. Puis il se rappela où il allait et tourna. Des endroits où se rendre. Des gens à voir. Des choses à faire. Des choses importantes. La plupart des choses dans la vie ne valaient pas un clou. Toutes les bonnes choses étaient plan- quées. Il fallait les chercher longtemps, et quand on les trouvait on n’était jamais sûr que c’était ce qu’on cherchait vraiment. Et on prenait conscience de leur valeur une fois qu’elles avaient dis- paru. C’était comme si la vie cherchait juste à vous en faire baver. Six blocks plus loin, Madigan arriva à destination. Il restait un fond de coke dans un pochon en papier dans la boîte à gants. Il le chercha et le trouva. Puis il s’humecta le doigt, en préleva l’essentiel, et se la frotta sur les gencives. Il attendit un moment, puis il se sentit mieux – comme s’il revenait à la vie. Il ouvrit la portière, descendit, marcha jusqu’à la porte de l’entrepôt et frappa. On lui ouvrit et il entra. « Salut, Groucho », dit Chico. Madigan lui adressa un salut de la tête. 
 « Tout le monde est là?
 – Harpo, oui, mais pas Zeppo. Il a appelé. Il arrive dans cinq minutes. 
 – Ça ira », répondit Madigan. 
Il ôta sa veste et traversa la pièce jusqu’à l’endroit où Harpo attendait de tout passer une fois de plus en revue dans le moindre détail. Il devait en être ainsi. Tout était dans les détails. Le diable était dans les détails. « Groucho, dit-il. 
– Harpo », répondit Madigan.
 Madigan connaissait leur nom. À tous les trois. Eux ne connaissaient pas le sien. Il savait tout sur eux. Eux ne savaient rien en retour. C’était ça l’avantage, la quinte flush royale contre une paire de valets, le brelan d’as contre une combinaison pourrie. Ils ressemblaient à ce à quoi ressemblaient toujours ce genre de types. Ils avaient passé leur temps en taule à faire du sport, à prendre du muscle, et une fois dehors ils avaient laissé tomber. Ils fumaient trop, buvaient trop, maintenaient un niveau minimum d’hygiène personnelle. Ils seraient tous passés inaperçus dans une foule – taille moyenne, cheveux sombres, bien rasés –, mais ce qu’ils étaient vraiment se lisait dans leur regard. Madigan s’assit sur la chaise et ferma un moment les yeux. « Ça va, mec ? » demanda Harpo.
 Madigan releva la tête et sourit.
 « Je veux qu’on en finisse, dit-il.
 – C’est pour demain, déclara Harpo. 
– Je sais que c’est pour demain, répondit Madigan. Mais je veux en finir tout de suite. Cette attente à la con est... est... – À la con ? » hasarda Harpo.
 Madigan sourit.
 « À la con, oui », dit-il. Il fuma sa cigarette et attendit Zeppo – alias Laurence Fulton, une belle ordure qui avait pris entre trois et cinq ans dans l’État de New York pour vol de voiture, avait purgé une peine quelque temps auparavant, et en avait une autre en instance chez le procureur pour complicité de vol à main armée ; un homme avec plus de couilles que de bon sens, un type au tempérament incontrôlable. Le plus important, c’était l’accusation de viol. L’accusation de viol qui n’avait pas tenu. Sa parole contre celle d’une Latino de treize ans originaire d’East Harlem. Fulton était toujours en retard. Toujours en train de s’excuser. Ma gonzesse ceci, ma gonzesse cela. Toujours les mêmes bobards de la part de gens qui avaient passé leur vie à raconter des bobards. Bon sang, mais qu’est-ce qu’ils croyaient ? Que les autres avaient un appétit insatiable pour ce genre de craques ? Madigan laissa tomber sa cigarette par terre. Il l’éteignit du talon puis plaça le mégot dans sa poche de veste. Ne rien laisser derrière. Ni empreintes, ni canettes de bière, ni emballages de nourriture, rien. On est venus ici, puis on a disparu. Disparu comme des fantômes. Et cet endroit était tellement éloigné de ses repaires habituels qu’ils pourraient chercher pendant des mois sans rien trouver. C’était comme chercher de l’air dans un sac en papier; on sait qu’il est là, mais on ne peut pas le voir. Fulton arriva. Il commença à raconter Dieu sait quoi en guise d’excuse pathétique, mais Madigan n’écoutait pas. Ils s’assirent tous les quatre autour de la table toute simple au milieu de l’entrepôt et sortirent le plan de la maison, le plan de la rue, le plan du parc et du pâté de maisons alentour. Puis ils passèrent tout en revue une fois de plus, et encore une fois pour se porter chance. Madigan estima alors qu’ils étaient assez au point. Il les regarda tous les trois – Laurence Fulton, Chuck Williams, Bobby Landry. Si vous imprimiez leurs casiers et les mettiez bout à bout, vous auriez de quoi tapisser un duplex. Fulton et Landry étaient tombés deux fois, Williams une seule. Ils étaient tous trois – entre autres choses – des délinquants sexuels, du genre qui glissaient comme de l’huile sur du verre. Rien ne tenait jamais. Ces affaires étaient les plus difficiles à faire condamner, les plus faciles à défendre. Ces trois-là étaient plus bas que tout, la lie de l’humanité. C’était pour ça qu’il se servait d’eux. S’ils y laissaient leur peau, personne ne les regretterait, tout le monde aurait à y gagner. Et Madigan lui-même? Il n’avait jamais fait de prison et comptait continuer comme ça. S’il finissait en taule, avec ce qu’il savait, il était mort, ça ne faisait aucun doute. Fulton et Landry prendraient tous deux perpète s’ils se faisaient pincer, même si Fulton jouait plusieurs divisions au-dessus de Landry. Landry était dangereux, imprévisible, voire psychotique. Mais Fulton ? Fulton était un véritable sociopathe. Bon sang, tous deux prendraient perpète si les choses tournaient mal. C’était le genre d’opération qui entraînerait la mort de bon nombre de personnes sur place. Ils auraient quelques minutes pour entrer et sortir. Dès que les coups de feu retentiraient, des soldats pourraient débouler de tous les côtés. Les silencieux étaient hors de question, même faits maison. Il valait mieux que ce genre de raid fasse du bruit. La surprise jouait en votre faveur. Au moins, il n’y aurait pas de flics, pas cette fois. Ils n’arriveraient que plus tard. Mais bon sang, pour s’imaginer qu’un plan quel qu’il soit était assuré de fonctionner, il fallait être complètement à côté de ses pompes. C’était ça, le truc : si vous anticipiez tout ce qui pouvait aller de travers, vous augmentiez vos chances que ça se passe bien. Et si ça tournait mal, alors Madigan savait que sa misérable vie appartiendrait à l’histoire. Le butin, c’était cinquante mille bil- lets par tête, peut-être soixante-quinze mille. Dès qu’ils seraient à l’intérieur, ils devraient se précipiter sur ce fric comme des mouches sur de la merde. Si l’argent leur échappait, ils étaient baisés. C’était pour ça que le timing était essentiel. C’était le deal. Foirez le coup et vous finirez dans un trou encore plus profond que l’enfer. Près d’un quart de million serait livré dans une maison proche de l’angle de la 1re Avenue et de Paladino à 10 heures du matin, le mardi 12, et Vincent Madigan, Laurence Fulton, Chuck Williams et Bobby Landry tenteraient de piquer cet argent à 10h5. À 10h10 ils devraient avoir mis les voiles. Madigan avait besoin de ce fric pour les avocats. Il devait plus de vingt mille dollars rien qu’en pensions alimentaires. Et il y avait Sandià. C’était ça, le plus ironique. Il pouvait donner dix mille dollars aux avocats et les faire patienter quelques semaines de plus, mais il devrait filer tout le reste à Sandià. Voilà où irait sa part. Quarante mille dollars sur une dette de soixante-quinze mille. M. Sandià – usurier, bookmaker, dealer, maquereau, Roi d’East Harlem et Personnalité de l’Année pour l’ensemble de son œuvre. Comme ce plan avec Bernie Tomczak plus tôt dans la matinée – traquer les autres débiteurs de Sandià permettait à Madigan de gagner du temps, mais ça ne lui valait pas une ristourne. Et si le braquage de la maison lui retombait dessus, Madigan se retrouverait dans une merde sans nom. Il se repré- sentait le tête-à-tête qui aurait alors lieu entre Sandià et lui. Vincent... je sais que c’était toi. J’en ai la preuve. Tu as tué mes hommes et tu as volé mon argent pour me rembourser ta dette. Tu m’as remboursé avec mon propre argent. Et ne m’insulte pas en niant. Dis-moi la vérité et je te tuerai rapidement. Mens-moi et je te ferai torturer pendant un mois. Madigan regarda les hommes autour de lui. Trois mercenaires pédophiles sortis de la prison de Leavenworth pour une permis- sion d’une journée, histoire de s’envoyer du whiskey bon marché et des putes encore meilleur marché. Voilà ce qu’il avait. On ne pouvait guère faire pire. « Donc, c’est bon, déclara Fulton. On est ici à 8h30 précises, et on part à 8h40. À 9h30 maxi on est au coin de la 1re Avenue et de la 124e Rue, puis on attend jusqu’à voir le fric entrer dans la maison. » Il sourit. « Et alors, mes amis, c’est à nous de jouer. » Williams enfonça la main dans son sac, en sortit une bouteille de whiskey et quatre gobelets en plastique. Il partagea la bou- teille entre les gobelets et les passa à la ronde. « À Joe DiMaggio, dit Madigan. 
– Joe DiMaggio ? », demanda Landry. Madigan sourit. « Un type qui peut réussir autant de home runs et se taper une nana comme Marilyn Monroe mérite un toast chaque fois que je bois un coup. » Landry sourit à son tour.
 « À Joe DiMaggio. »
 Ils burent. Les gobelets et la bouteille retournèrent dans le sacde Williams. Madigan fut le seul à prendre soin d’essuyer son gobelet avant de le rendre à Williams. « On en a fini », annonça-t-il, et il se leva. Il essuya la chaise, le bord de la table, tout ce qu’il avait touché. Il fit ses adieux et sortit pour regagner sa voiture. Il chercha pour voir s’il restait de la drogue dans la boîte à gants ; il n’y avait rien qu’un demi-comprimé blanc qui aurait pu être de l’aspirine, de la benzédrine, ou n’importe quoi d’autre pour ce qu’il en savait. Il le toucha du bout de la langue. Plus que probablement de la benzédrine. Du coup il le goba à sec. Soit ça le ferait planer, soit il y perdrait un mal de tête, dans un cas comme dans l’autre, ça lui allait. Il roula un moment puis se gara devant un buffet chinois à volonté et regarda dans le rétro. Depuis combien de miroirs dans combien de toilettes de combien de bars ce visage éreinté lui avait-il retourné son regard? Trop? Ou pas assez? Autrefois, peut-être longtemps auparavant, il avait été beau gosse, avec un sourire tordu et une sorte de charme dans les yeux. Mais maintenant, tout ce qu’il voyait, c’était son autre facette, la facette la plus sombre, celle qu’il cachait au monde. Peut-être qu’il s’enfermerait dans une chambre de motel et picolerait à en crever. Peut-être que ce serait plus simple. Madigan sourit intérieurement. «Connard», dit-il à son reflet, et il démarra et s’écarta du trottoir. Il eut soudain faim – faim de mauvais hamburgers et de frites grasses.   2 
Walkin’ With The Beast Des choses se produisent. Pour la plupart mauvaises. Trop pour s’en souvenir. Vous oubliez les détails, évidemment. Les détails sont sans importance jusqu’à ce qu’ils en prennent, et alors ils deviennent vitaux. Une question de vie ou de mort. Le fait qu’on en soit là où on en est ne peut jamais être attribué à une seule chose. La destination ne dépend jamais d’une seule facette du voyage, et si on parle de la vie, la destination qu’on avait prévue n’est de toute manière jamais celle où on arrive. Et ce n’est jamais une seule chose qui nous fait perdre le contrôle, qui fait que notre vie nous échappe. S’il n’y avait qu’une seule raison, alors peut-être qu’on pourrait revenir en arrière et tout réparer. C’est ce qu’on se dit sans cesse. On se le repasse en boucle, comme une vidéo ou quelque chose. Mais ce n’est pas si simple. Rien n’est aussi simple. Quand on regarde attentivement, même les choses les plus simples sont bien plus compliquées qu’elles n’y paraissent initialement. Les événements nous confèrent une sale couleur. Et il faut plus qu’une prière et une promesse pour nous faire perdre cette couleur. Tout ça souille notre âme. Ça va même plus profond encore. Et pendant un moment on peut se torturer l’esprit à se demander comment revenir en arrière et tout réparer. La drogue, l’alcool, les femmes et les gamins qu’on a foutus en l’air. Et alors – de façon presque imperceptible –, on commence à se demander si on ne peut pas plutôt avancer et passer de l’autre côté. Ça commence à faire sens. On ne peut pas descendre des montagnes russes en plein vol. On n’en sortirait jamais indemne si on sautait. Mais peut-être qu’il y a un terminus. Ou peut-être qu’on peut faire en sorte que ça s’arrête. Et alors on pourra descendre. Tout bien considéré, le profilage est un mensonge. C’est du pipeau. Je ne suis ni un raté ni un solitaire. Je n’habite pas chez ma mère. J’ai été marié deux fois. J’ai eu quatre enfants avec trois femmes différentes. Je suis fertile, concentré, et en ce moment – à cet instant précis – je suis foutu. Je suis surpris chaque matin en me réveillant de m’apercevoir que personne ne m’a tué. Je peux raconter un mensonge différent avec chaque côté de ma bouche au même foutu moment. J’ai vu une fille mourir il y a trois semaines. Je savais qu’elle faisait une over- dose, et je ne pouvais rien faire. Je savais qu’elle ne tiendrait pas jusqu’à son arrivée à l’hôpital, je savais que je ne pouvais pas la sauver, et c’est ce genre de truc qui me pousse à me demander ce qui cloche dans ce monde. Personne n’en avait rien à foutre d’elle. Ni son dealer, ni son maquereau, ni sa mère ou son père ou ses frères et sœurs. Et parfois je me demande si je vais crever comme ça – oublié, inconnu, quantité négligeable. C’est le genre de truc qui me file des cauchemars, et, comme dit Tom Waits, il faut un sacré paquet de whiskey pour les faire partir. Et des cauchemars, j’en fais. Beaucoup. Et ils sont de pire en pire. Je dois faire ce coup avec ces trois cinglés demain. Je dois mettre la main sur ce pognon et faire en sorte que Sandià me lâche la grappe. Je dois régler cette histoire de pension alimentaire avec les avocats, et après ce sera bon. Je me rangerai. Je m’achèterai une conduite. Je boirai du jus de carotte, je prendrai des vitamines, je mettrai la pédale douce sur la picole, et j’arrêterai de gober de la benzédrine comme des bonbons. Je me trouverai une nana, une nana sympa, et tout roulera. J’aurai un peu d’argent en poche, et on sera peinards. Voilà comment ce sera. Je pense à tout ça, puis je me demande : tu te fous de la gueule de qui? Tu crois que tu vas tromper qui que ce soit avec ça, surtout toi-même? T’es qu’un pauvre abruti. Bon sang, tu serais pas foutu de vider la pisse d’une chaussure si les instructions étaient inscrites sur le talon. Cinq minutes en ta compagnie constitueraient le meilleur argument possible en faveur de la stérilisation obligatoire. Alors je prends deux cachets de benzédrine, peut-être un Adderall et de la désoxyne – tout ce que je trouve – et tout reprend vie. Je vois les choses d’un œil différent, et je me dis : rien à foutre, ça va bien se passer. J’équilibre le tout avec un peu de Klonopin et un Xanax ou deux, et les choses commencent à faire sens. Elles commencent à paraître moins fracturées, plus simples. Je vais aller boire quelques coups. Peut-être à la Cedar Tavern, où ils ont ce vieux bar qui a été sauvé de l’hôtel Susquehanna. J’irai traîner avec les fantômes de Ginsberg et Kerouac et Vincent O’Hara, et après je roulerai jusqu’au Bridge Café pour manger du crabe à carapace molle et de l’onglet... Le monde semble à coup sûr sacrément différent après ça. Voilà ce que je vais faire ce soir, mais je vais garder le Jack Daniel’s – aussi bon ami soit-il – à distance. Car demain je vais avoir besoin de toute ma tête. Demain, ce sera le jour où tout va commencer à pivoter à cent quatre-vingts degrés et à aller dans la bonne direction. Il le faut.
 Juste cette fois, il le faut.

Un coeur sombre

R. J. Ellory

Traduit de l'anglais par Fabrice Pointeau

Combien de temps peut-on échapper à sa conscience ?

Sous sa façade respectable, Vincent Madigan, mauvais mari et mauvais père, est un homme que ses démons ont entraîné dans une spirale infernale. Aujourd’hui, il a touché le fond, et la grosse somme d’argent qu’il doit à Sandià, le roi de la pègre d’East Harlem, risque de compromettre son identité officielle, voire de lui coûter la vie. Il n’a plus le choix, il doit cette fois franchir la ligne jaune et monter un gros coup pour pouvoir prendre un nouveau départ. Il décide donc de braquer 400 000 dollars dans une des planques de Sandià. Mais les choses tournent très mal, il doit se débarrasser de ses complices, et un enfant est blessé lors d’échanges de tirs. Comble de malchance, le NYPD confie l’enquête à la dernière personne qu’il aurait souhaité. Rongé par l’angoisse et la culpabilité, Madigan va s’engager sur la dernière voie qu’il lui reste : celle d’une impossible rédemption.

 

Jamais l’expression d’anti-héros n’aura été aussi pertinente. Avec ce portrait passionnant et sans concession, R. J. Ellory creuse au plus profond de la conscience d’un homme au cœur sombre pris dans une spirale de violence, pour tenter d’en faire resurgir toute l’humanité enfouie. Le bien et le mal, l’innocence et la culpabilité sont en effet si intimement mêlés en Vincent Madigan qu’il lui est devenu presque impossible de les distinguer. D’une écriture si puissante qu’on la ressent physiquement, ce long blues, aussi déchirant qu’une chanson de Tom Waits, aussi maîtrisé qu’un film de James Gray, réserve à son lecteur de tels rebondissements qu’il serait criminel d’en dévoiler plus ici.

 

R. J. Ellory est né en 1965 à Birmingham. Un cœur sombre est son septième roman publié en France par Sonatine Éditions.

ISBN papier : 978-2-35584-312-9 • ISBN numérique : 978-2-35584-500-0 • Format : 14 x 22 • Nombre de pages : 560 • Prix public papier : 22 € • Prix public numérique : 14,99 € • Mise en vente : octobre 2016 • Code Interforum papier : 587999 • Code Interforum numérique : 614859
  / Prix, dates de parution, éléments techniques, couvertures, photos et crédits non contractuels

La presse en parle

Une mécanique infernale fascinante, qui prouve que la rançon du crime se paie toujours cash... (Paris Match)

 

Ellory revient dans toute sa noirceur. (Julie Malaure, Le Point.) 

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