Viens avec moi - Castle Freeman Jr. acheter extrait

 

LÈVE-TÔT

Milieu de l’été : les longues journées commencent dans une brume lumineuse qui s’élève du sol, et n’en finissent pas. Leurs heures s’étirent, elles s’étirent. Elles s’étirent jusqu’à contenir tout ce que vous pouvez y mettre ; elles prendront tout ce que vous avez. Action, inaction, bonnes idées, mauvaises idées, conversation, amour, ennuis, toutes sortes de mensonges – elles contiendront tout. Travail ? Personne ne travaille plus. Bien sûr, avant, oui. Les fermiers travaillaient. Pour eux, les journées du milieu de l’été étaient les meilleures pour travailler, mais les fermiers sont partis. Ils travaillaient, ils bâtissaient, mais ils sont partis. Qui viendra ensuite?

Le shérif Ripley Wingate, un lève-tôt, quitta la route et s’engagea sur le parking derrière le palais de justice. Pas encore sept heures. Le brouillard du matin s’accrochait toujours au sol, un lourd rideau gris. Il remuait, tremblotait, formait des tourbillons et des remous nébuleux, se divisait. Presque dissimulé dans la brume, dans un coin du parking, un autre véhicule, une petite voiture, vide.
Le shérif gara sa camionnette sur sa place près du palais de justice et traversa le parking jusqu’à la voiture, une Escort à la lunette arrière en partie brisée et recouverte d’un bout de bâche en plastique maintenue par du ruban adhésif. Il s’approcha du côté passager et se pencha pour regarder à l’intérieur. Pas vide. Une jeune femme était recroquevillée à la place du conducteur, endormie. Ses genoux étaient remontés derrière le volant; sa tête, appuyée contre la vitre. Sur le siège passager à côté d’elle se trouvait un couteau de cuisine avec une lame d’environ dix centimètres de long, et sur la banquette arrière, une boule de fourrure que le shérif ne parvint pas tout à fait à identifier. Il tapa légèrement à la vitre.
La femme endormie ouvrit les yeux. Elle regarda autour d’elle, et vit alors le shérif à la vitre. Elle sursauta. Elle recula contre la portière, l’observant. Sa main droite s’approcha du petit couteau sur le siège à côté d’elle.
« Je peux vous aider ? lui demanda le shérif Wingate.
– J’attends le shérif, répondit la jeune femme.
– Pardon?
– J’attends le shérif, répéta la jeune femme, plus fort, de sorte à être entendue à travers les vitres fermées de la petite voiture.
– Je suis le shérif.
– Vraiment?
– Pourquoi vous ne venez pas à l’intérieur ? » dit-il.
Il désigna de la tête le palais de justice.
La jeune femme ne sortit pas de la voiture, mais elle se pencha en travers du siège et baissa légèrement la vitre du côté passager.
« Vous n’avez pas d’uniforme, observa-t-elle.
– Non », dit le shérif.
Il se redressa et se retourna pour prendre la direction du palais de justice.
« Comment je peux savoir que vous êtes le shérif ?
– Je sais pas quoi vous dire. Vous pouvez rester assise là aussi longtemps que vous voudrez. Peut-être qu’un autre shérif viendra. 
– Attendez », dit la jeune femme.
Elle déplia son corps, ouvrit la portière, et se tint près de sa voiture. Elle était grande et ses cheveux châtain étaient longs, très longs, formant une douce cascade qui recouvrait ses omoplates et lui tombait dans le dos. Le shérif la scruta. Elle n’avait pas l’air saoule, ne se comportait pas comme une personne saoule, ne sentait pas l’alcool. Elle referma la portière de la voiture et le regarda par-dessus le toit.
« D’accord », dit-elle.
Le shérif l’attendit, la laissa passer devant lui.
« Vous d’abord », dit la jeune femme.
Le shérif secoua la tête.
«C’est pas moi qui ai un couteau, dit-il. C’est vous. Vous passez devant.
– Oh », fit la jeune femme.
Le couteau était posé sur le siège de la voiture. Elle le laissa là et commença à se diriger vers le palais de justice, suivie par le shérif.

Dans son minuscule bureau au sous-sol du palais de justice, le shérif Wingate désigna une chaise, et la jeune femme s’assit. Il la laissa tranquille une minute, le temps qu’elle se calme, pendant qu’il s’affairait. Il mit la cafetière en marche, déchira la page de la veille de son éphéméride et la jeta dans la corbeille. Il monta le volume de son scanner radio, le rabaissa. Puis il s’assit derrière son bureau, faisant face à la jeune femme.
« Qu’est-ce qu’on peut faire pour vous ? lui demanda-t-il.
– J’ai besoin d’aide, répondit la jeune femme.
– Quel genre d’aide ?
– Il est après moi, dit-elle. Un homme. Il veut me faire du mal.
– Un homme? 
– Oui. Il m’observe. Il me suit. Il ne veut pas me laisser tranquille.
– Blackway, déclara le shérif.
– Vous êtes au courant ?
– Je connais Blackway. La plupart des gens du coin le connaissent. Café ? »
Il se leva et marcha jusqu’à la cafetière.
La jeune femme secoua la tête.
Le shérif se remplit une tasse et regagna sa chaise.
« Blackway vous suit ? demanda-t-il.
– C’est ce que j’ai dit.
– Depuis combien de temps ?
– Une semaine, dix jours, répondit la jeune femme. Il m’observe. Comme l’autre jour, je sortais d’un parking. Il a arrêté son véhicule devant moi, pour me barrer la route. Il est resté assis là, dans son énorme pick-up. Il me regardait. Il a fait en sorte que je voie qu’il me regardait. Puis il est reparti. Il avait déjà fait ça avant. Et après il a brisé la lunette arrière de ma voiture.
– Vous étiez là quand il l’a fait ? demanda le shérif. Vous l’avez vu?
– Non. C’était pendant la nuit. Je dormais, la voiture était garée.
– Vous savez si quelqu’un d’autre l’a vu?
– Non.
– Donc vous ne pouvez pas affirmer avec certitude que c’est lui qui a fait ça.
– C’est lui, dit la jeune femme. Qui d’autre aurait fait ça?
– Peut-être personne, répondit le shérif. Peut-être beaucoup de gens. Quoi d’autre ? »
La jeune femme ravala sèchement sa salive. Elle regarda le sol, secoua la tête. Elle essaya de répondre, ravala une fois de plus sa salive.
« Calmez-vous, dit le shérif.
– Annabelle, déclara finalement la jeune femme. Il a pris Anna- belle. Il est venu chez moi et il l’a prise.
– Annabelle?
– Mon chat. Il l’a tué.»
Le shérif acquiesça.
«C’était elle sur la banquette arrière, dit-il.
– Hier soir, poursuivit la jeune femme. Je l’ai trouvée sur les marches de ma maison. Elle avait la gorge tranchée. Elle avait la tête presque coupée.
– Calmez-vous », dit le shérif.
La jeune femme ravala sa salive, regarda le sol. Elle acquiesça. « Prenez un café », dit le shérif.
Il se leva et marcha jusqu’à la cafetière. Il remplit une tasse pour la jeune femme.
« Lait et sucre ?
– Sucre.»
Le shérif versa une cuillerée de sucre dans la tasse et touilla le café. Il rapporta la tasse à son bureau et la posa devant la jeune femme. Elle la souleva et la tint à deux mains, comme pour les réchauffer. De longues mains fines.
Le shérif regagna sa chaise. Il se rassit.
«Donc vous avez pris le chat et vous êtes venue ici en pleine nuit, dit-il.
– Oui.
– Et si Blackway était venu, vous l’auriez planté avec votre couteau de cuisine.
– C’est mieux que rien, dit la jeune femme.
–Vraiment? demanda le shérif. Vous avez attendu dehors toute la nuit ?
– Oui.
– Pourquoi?»
La jeune femme le regarda.
«Pourquoi? dit-elle. Comment ça, pourquoi? Je vous ai dit pourquoi. J’ai peur. Je suis menacée. Harcelée. Je suis harcelée. Vous êtes la police. J’ai besoin de protection. J’ai besoin que vous m’aidiez. J’ai besoin que vous fassiez quelque chose.
– Faire quoi ?
–Quoi? répéta la femme. Je ne sais pas. Quelque chose. Écoutez, c’est vous la police, pas moi. Et non, je ne peux pas prouver qu’il a tué Annabelle. Je ne l’ai pas vu faire. Mais je sais que c’est lui.
– Je ne dis pas le contraire.
– Très bien, alors, dit la jeune femme. Qu’est-ce que vous pouvez faire ?
– Pas grand-chose.
– Pas grand-chose ?
– Je pourrais aller le voir, je suppose, dit le shérif. Blackway. Je pourrais lui parler, je suppose. Mais je sais pas si ça arrangerait les choses. Vous en pensez quoi? Moi, je crois que ça les ferait empirer. Connaissant Blackway.
– Il veut me faire du mal, répéta la jeune femme. Il va me faire du mal. C’est à ça qu’il veut en venir.»
Le shérif Wingate la regarda posément. Il acquiesça.
« Je peux pas l’arrêter à cause de ce qu’il veut faire, dit-il. Ça se passe pas comme ça. C’est pas la loi. Vous le savez.
– Ne me dites pas ce que je sais, répliqua la jeune femme.
– Ça se passe pas comme ça, répéta le shérif, et vous voulez pas que ça se passe comme ça.
– Ne me dites pas ce que je veux.»
Le shérif ne répondit rien. Il regarda la jeune femme par-dessus le bureau. Il attendit.
« Écoutez », reprit la jeune femme. Elle reposa sa tasse de café sur le bureau. « Vous ne m’avez pas entendue ? Il a tué mon chat. Mon putain de chat. Il lui a tranché sa putain de gorge. Alors ne me dites pas ce que je veux.»
Elle commença à se lever.
« Rasseyez-vous », dit le shérif.
La jeune femme le regarda par-dessus le bureau. Elle se rassit. «Pourquoi? demanda-t-elle. Pourquoi je me rassiérais? Vous me dites que vous ne pouvez rien faire. Vous me dites que je dois attendre jusqu’à ce qu’il fasse quelque chose, jusqu’à ce qu’il s’en prenne à moi, qu’il me tue, avant que vous puissiez faire quoi que ce soit.
– Vous pourriez le prendre comme ça, je suppose, répondit le shérif.
– Et vous, vous le prendriez comment?
– Comme ça.
– Bon, très bien, fit la jeune femme, et une fois de plus elle commença à se lever.
– Asseyez-vous, dit le shérif. Vous avez des proches dans la région ? De la famille ?
– Non. Personne.
– Vous venez d’où ?
– Du nord de l’État.
– Rentrez chez vous, dit le shérif.
– Non.
– Pourquoi?
– Écoutez, dit la jeune femme, je n’ai rien fait. C’est Blackway. C’est à Blackway de rentrer chez lui.
– Blackway est chez lui», observa le shérif.
Ils restèrent un moment silencieux.
«Vous avez des amis? demanda le shérif à la jeune femme. Quelqu’un ? Par ici, s’entend ? Vous sortiez avec le fils de Russell Bay. Avec Kevin, n’est-ce pas ?
– Kevin est parti, répondit-elle. Il s’est fait la belle. Il s’est enfui. Je n’ai personne d’autre. Enfin, je ne connais personne d’autre. Et même si je connaissais quelqu’un, ça changerait quoi ? Vous me dites que personne ne peut m’aider, n’est-ce pas?
– Je vous dis que la police ne peut pas vous aider, répondit le shérif. C’est pas tout à fait la même chose, pas vrai ? »
La jeune femme se rassit sur sa chaise. Elle l’écoutait désormais.
« Non, dit-elle. Non, en effet.
– Vous connaissez le moulin ? lui demanda le shérif. De l’autre côté de la ville, un grand bâtiment juste au bord de la route? Avant, c’était la manufacture de chaises.
– La fabrique de chaises? J’ai vu l’enseigne.
– Vous pourriez y aller, suggéra le shérif. En général, il y a des types qui traînent là-bas. Demandez à voir Whizzer. Vous le connaissez ?
– Whizzer?
– Demandez à voir Whizzer. Dites-lui que c’est moi qui vous envoie. Parlez-lui de Blackway. Demandez-lui si Scotty est là.
– Scotty?
– Scotty Cavanaugh, dit le shérif. Il connaît Blackway. Blackway et lui ont eu affaire l’un à l’autre, si on peut dire. Scotty pourrait peut-être vous aider.
– M’aider, comment ?
– Ça sera à lui de voir, dit le shérif. Pas vrai?
– Et s’il refuse ?
– Il acceptera si Whizzer le lui demande.
– Qui est Whizzer? demanda la jeune femme.
– Oh, Whizzer, c’est un peu le patron là-bas, répondit le shérif Wingate. L’endroit lui appartient. Allez le voir. Allez voir Whizzer. » 

 

Viens avec moi

Castle Freeman Jr.

Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Fabrice Pointeau

Bientôt porté au cinéma avec Anthony Hopkins et Ray Liotta, un classique immédiat du roman noir américain.

Dans les fins fonds désolés du Vermont, la jeune Lilian est devenue la cible de Blackway, le truand local. Son petit ami a préféré fuir, elle a décidé de rester. Bien résolue à affronter celui qui la harcèle. Alors que le shérif se révèle impuissant, Lilian se tourne vers un étrange cénacle. Sous la houlette de Whizzer, ancien bûcheron en chaise roulante, quelques originaux de la région se réunissent chaque jour dans une scierie désaffectée pour disserter en sirotant des bières. Devant la détermination de la jeune femme, Whizzer décide de l’aider en lui offrant les services de deux anges gardiens peu ordinaires : un vieillard malicieux, Lester, et un jeune garçon, Nate, plus baraqué que futé. Avec eux, Lilian se met à la recherche de Blackway dans les sombres forêts qui entourent la ville pour s’expliquer avec lui. De bar clandestin en repaire de camés, la journée qui s’annonce promet d’être mouvementée, l’affrontement final terrible.

 

Castle Freeman Jr. manie la langue et la narration avec une virtuosité rare, faisant de ce récit intense, qui se déroule sur quelques heures, une lecture inoubliable, aussi terrifiante que drôle. Le portrait qu’il dresse d’un Vermont sauvage et désolé, de la réalité violente et criminelle des régions les plus reculées de l’Amérique, marquera à coup sûr les esprits.

 

Castle Freeman Jr. est né au Texas. Écrivain, journaliste, essayiste, il habite dans le Vermont. Unanimement loué par la critique anglo-saxonne, Viens avec moi est son premier roman publié en France. 

 ISBN papier : 978-2-35584-387-7 • ISBN numérique : 978-2-35584-494-2 • Format : 14 x 20 • Nombre de pages : 192 • Prix public papier : 17 € • Prix public numérique : 12,99 € • Mise en vente : janvier 2016•  Code Interforum papier : 612175 • Code Interforum numérique : 614853  / Prix, dates de parution, éléments techniques, couvertures, photos et crédits non contractuels

La presse en parle

« Un diamant noir, effilé comme une lame, et qui brille d’un éclat sombre. » The Boston Globe

« Il y a du Cormac McCarthy dans ses phrases et dans la couleur de ses mots. C’est minimal et incarné. C’est surtout diralogué avec maestria – bravo au traducteur Fabrice Pointeau. Le récit avance par scènes de conversations, à la fois souriantes, absurdes, inquiétantes. La litote comme point de vue sur le monde. Le jour s’achève, le livre se referme et demain le soleil de lève. » Eric Libiot - L'Express

"Viens avec moi est impossible à lâcher tant on a envie de sauter les pages pour arriver à un dénouement final sale et carabiné. Bonne pioche !" Le Soir 

 

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